dimanche 27 mai 2018

Sunday bloody Sunday.

Oublions un peu la guerre ce dimanche - amusant comme écrire cette phrase m’évoque des images, le dimanche de la vie qui pour Hegel est la fin de l’histoire (Queneau écrira un roman portant ce titre), je crois que c’est dans Éléments que je viens de lire que les Européens s’y croient installés, au point de ne même plus regarder le monde évoluer sans eux, pathétique petite province ; Je hais les dimanches, la chanson de Béart chantée par Greco, "le dimanche qui s’impose comme un jour bienheureux…" - ; je tombe en feuilletant les Carnets de Montherlant sur une phrase à méditer au temps des inquisitions liées au réseaux sociaux : 

"Nous ne songeons pas assez à la postérité quand nous écrivons une lettre. Nous mettons une légèreté extrême à gribouiller n’importe quoi - seulement pour faire des lignes, - alors que ces feuillets témoigneront pour ou contre nous aussi longtemps, et parfois avec plus d’efficacité, que nos livres.


Plus d’efficacité, car ils font l’effet d’être plus sincères, alors que, toujours pleins de politesses que nous ne ressentons pas, avec en outre ce n’importe-quoi-pour-faire-des-lignes, ils sont au contraire beaucoup moins. Et le goût du petit s’en mêlant."

samedi 26 mai 2018

Éclaircissements sur les sacrifices, suite.

"Il n’y a pas à sortir de là : toute la vertu de la guerre est liée au risque de mort. Et pourtant ce n’est pas dominer la guerre, que s’y laisser tuer. Héros tant qu’on voudra, le tué de guerre est une dupe. Le problème - difficile - est donc de se tenir dans cette nuance : je risque volontairement ma vie, mais je n’en ai pas du tout fait le sacrifice. Dans l’action, les conséquences d’une telle attitude pourront être à l’occasion inquiétantes.

Le problème est de concilier ces deux êtres si malaisément conciliables : le héros et l’intelligent."


vendredi 25 mai 2018

Avant-guerre, drôle de guerre, événements, pacification (de qui par qui ?)...

"Il m’arrive de me demander si je ne suis pas injuste à l’égard de mes compatriotes, si tous les peuples ne sont pas aussi fols et aussi décourageants que le mien. Frappé par le calme de tous, et de moi-même, n’ayant encore vu personne qui fût dominé par ses nerfs, je me dis : cette nation, ne faut-il pas aussi appeler sang-froid son apathie ? vitalité sa croyance subconsciente qu’elle peut se permettre tout jusqu’au dernier moment, qu’elle saura toujours se rattraper au bord de l’abîme ? (n’y a-t-il pas là une part presque consciente de jeu ? le jeu du lièvre dans sa course avec la tortue.) Ne dois-je pas admirer sa faculté de vivre une tragédie, soit quand elle est là (1914), soit quand elle vous menace, comme de la vie de tous les jours ? Je voudrais être juste pour ce peuple étrange, où les dieux humoristes ont fait que je suis né."


Le pire, c’est que même en connaissant la suite - la débâcle, l’Occupation, les bombardements alliés, etc., je ne vais pas refaire le fil jusqu’à « nos » jours, on ne peut s’empêcher de trouver un peu de réconfort dans ces lignes de Montherlant. - Après, il ne faut pas confondre l’idée (chrétienne) que plus la situation semble désespérée, et plus il est important de faire preuve d’espérance, et l’idée (chrétienne devenue folle), qu’à un moment on touchera le fond et on repartira, qu’à un moment, forcément, un sursaut va se produire (et Jean-Luc Sadourny marquer l’essai du bout du monde : mais il n’y a plus de bons arrières dans le rugby français depuis bien longtemps…). Le lièvre ne rattrape pas la tortue. 

jeudi 24 mai 2018

"Cette directive monstrueuse de bêtise", de lâcheté, d'inversion accusatoire...

Retour à Montherlant, toujours dans son ambiance d’immédiat avant-guerre (fin 1938) : 

Un quotidien du soir "publie gravement un verbiage de je ne sais quelle ligue de femmes, proclamant qu’elles aiment la paix. Et nous, nous n’aimons pas la paix ? Qu’on me montre un seul d’entre nous qui n’aime pas la paix et qui, à cette heure, ne sacrifierait pas une part immense de ce qui fait tout le bien de sa vie privée, si cela pouvait aider à la maintenir honorablement. Il ne s’agit pas de proclamer qu’on aime la paix. Il s’agit d’être assez fort pour imposer la paix à ceux qui veulent la guerre. Et cette force, c’est avec de semblables verbiages qu’on l’a anémiée dans notre pays."

Et ces lignes extraites des Carnets, je n’en connais pas la date précise : 

"« Parler de la guerre comme d’un événement possible, c’est contribuer, pour sa petite part, à la provoquer. » (Léon Blum.) La France toute entière suit cette directive monstrueuse de bêtise, qui satisfait son indomptable frivolité. 

« Les Béotiens, pour n’être pas troublés dans leurs plaisirs, décrétèrent le patriotisme un crime d’État. » (Plutarque, Démétrius, 10.)"


Je dois avouer que la phrase de L. Blum me semble résumer tout ce qu’il peut y avoir d’ignoble dans l’âme d’un socialiste (ou d’un macronien d’ailleurs). 

mercredi 23 mai 2018

On a remplacé "aliénés" par "dominés" en partie pour évacuer la dimension de responsabilité de l'aliéné dans la domination qu'il subit.

Le féminisme est dans Éléments… et dans Limite, puisque Marianne Durano, à qui je vais laisser la parole, est membre fondateur de cette revue : 

"J’ai été biberonnée à Foucault et à Marx [moi aussi, note de AMG]. Je parlerai plus facilement d’aliénation que de domination. L’aliénation, c’est se rendre étranger à soi-même. C’est une notion cruciale pour comprendre la condition féminine d’aujourd’hui. Les femmes ne sont pas dominées par les hommes, comme des maîtres qui les enchaîneraient de l’extérieur, mais elles doivent maîtriser leurs corps pour le plier à leurs désirs façonnés par une société techno-marchande. Les luttes changent avec les nouveaux enjeux de notre monde. La lutte pour la pilule contraceptive et l’IVG sont des combats dépassés [pas la lutte contre, note de AMG]. Les femmes, en France, ne sont pas menacées aujourd’hui par les grossesses nombreuses ou les maris, mais par leur soumission à des dispositifs techniques de plus en plus invasifs. C’est bien le marché du travail et le marché de la technique qui constituent un horizon aliénant pour les femmes. (…)

Prenons l’exemple de la contraception. On pourrait dire que que ce sont les femmes qui demandent à prendre la pilule pour pouvoir différer l’âge du premier enfant. Sauf que cette demande est induite par un marché du travail qui repose sur la contraception. On ne peut pas être performante aujourd’hui sur le marché du travail en prenant le risque d’avoir des enfants jeunes à moins d’être exclue de la sphère de la productivité. La demande de pilule est induite par l’offre [et la légalisation de cette offre, note de AMG] de pilule. L’aliénation est un système qui s’entretient lui-même. Les hommes sont aussi dépossédés de leur propre fécondité et le choix repose intégralement sur les épaules de la femme pour le meilleur et pour le pire. (…)


Si on prend l’étymologie même du mot nature, natus, c’est « ce qui est né ». Ce qui définit la nature, c’est la naissance : l’ensemble des choses que l’homme n’a pas fabriquées. Il y a dans la fécondité des femmes comme dans la fécondité de la nature quelque chose qui échappe à l’emprise de l’homme, parce que la vie naît quand elle veut, elle est imprévisible. Cette emprise technique est la même pour l’environnement que pour les femmes. Le symbole ultime de cette alliance est le rachat de Monsanto par Bayer : Monsanto, premier producteur mondial de pesticides racheté par le premier producteur mondial de pilules contraceptives. C’est la même logique entre celle qui consiste à breveter, à instrumentaliser et acheter le vivant et celle qui consiste à maîtriser la fécondité féminine, à en faire un marché comme à un autre, à coups de substances chimiques. Sans surprise, les pesticides comme la pilule contraceptive sont des perturbateurs endocriniens et donc des polluants."

mardi 22 mai 2018

Examen de conscience.

Un peu de lyrisme introspectif et lucide - parfois mâtiné chez notre ami Massignon de quelque sensiblerie : 

"En tout cas, je suis déterminé à liquider dans le plus bref délai les paperasses [un travail universitaire, note de AMG] qui m’occupent depuis trois années. Elles m’ont isolé, en tête à tête avec mon plus antipathique moi, dans une angoisse permanente, de jour en jour plus atroce. 

Il s’y combine, avec des résolutions définies d’ascétisme qui devraient être fécondes et saines, une basse délectation morose à constater, à chaque occasion, tout ce que je me suis interdit. Je suis resté le même qu’autrefois,  - je ne puis qu’aimer, - et aimer à fond,  - et Dieu me laisse errer, tournoyant sur moi-même, yeux bandés, bras étendus, - dans la nuit où je ne trouve que le vide, en Le cherchant. Une sorte d’asphyxie, consciente et lente, - que je ne puis chérir et que je ne sais écarter, - me disant qu’après tout, c’est de la douleur, qui Lui sert… 

Où est le sourire irrésistible des premières grâces ? Où la brûlure transfigurante de la Vérité qui me sublimait en m’incendiant ? Ce sont des cendres qui se refroidissent dans la nuit, sans la plus petite lumière qui les réchauffe. - Sans doute, j’ai cru trop vite que le pardon supprimait l’expiation."


(Lettre à Claudel, 23 juin 1911).

lundi 21 mai 2018

Pier Paolo Pasolini vous la met dans le cul.

"Je suis traumatisé par la légalisation de l’avortement, parce que je la considère, comme beaucoup, comme une légalisation de l’homicide. (…) Que la vie soit sacrée, c’est évident : c’est un principe encore plus fort que tout principe démocratique, et il est inutile de le répéter."


(J’ai légèrement modifié la traduction de l’édition Flammarion.)

dimanche 20 mai 2018

"Qu’importe le poil, les pointures, les valets seront toujours là !"

En ce dimanche de Pentecôte il est peut-être de mauvais esprit de donner la parole à un prophète antisémite un peu juif (selon Jacques Laurent, cf. la note du 10 mai dernier), mais bon, avec Céline, au moins, on rigole (Les beaux draps, 1941) : 

"« C’est le mensonge qui nous fit tant de mal ! »

Ô Sophie ! Ce crime ! Ils en ont tous vécu les tantes ! prospérés ! engraissés, bouffis ! reluis à l’extase ! C’est à présent qu’ils se dégoûtent ? Mais ils peuvent pas vivre d’autre chose ! Ils sont foutrement incapables de vendre autre chose que du puant ! leurs lecteurs en voudraient jamais ! Le goût est fait !

De quelles volées d’étrivières faudra-t-il labourer ces chiens pour les guérir des gognos juifs ? pour les redresser à la hauteur d’homme ? À leur affaire qu’au fond des boîtes ! Fouinant, rampants unanimes ! Je veux parler des journaux et des lecteurs et des romans, des radios, du reste. Tout pourri juif et contre youtre, charlatans, canailles et consorts, à la grande curée du cheptel, chiens maçons et lopes associés. Tartufes paysans à triangles, tartufes notaires, grands auteurs. Mains dans les mains, échanges académiques de merdes, stylisées. Brossage des tatanes en tous genres. « Qui fit une fois les chaussures fera toujours les chaussures. » Que surviennent demain les Tartares, les Valaques, les Ostrogoths, qu’importe le poil, les pointures, les valets seront toujours là ! Y aura qu’à siffler qu’ils accourent avec leur petit matériel. Adjectifs, raisons en tous genres, brios dialectiques et crachats.

Tout ce qui ne ment pas est honni, traqué, chassé, vomi de haut, haï à mort. C’est le grand secret que l’on cache comment l’on pourrit jour par jour, de plus en plus ingénieusement.

Je vous le dis bande de bâtards, vous êtes plus bons qu’à l’Enfer ! Chiures de mensonges ! Critiques d’art ! et ça commence un tout petit peu ! C’est ma gentille consolation. Vous aurez pas besoin de tickets ! Y aura de la torture pour tout le monde ! juifs et larbins ! laboureurs traîtres ! aryens félons ! bicots à lèpre ! tordus mondains ! tous dans le même tas ! la même charogne ! à petit feu !... à grands volcans ! à trombes de vérité ! glaciales à tout pulvériser... à menus linceuls... poudres pâles... souffle de rien…"

samedi 19 mai 2018

"Une bataille de plus que la France a perdue. Un nouveau recul de l'Occident devant les masses matérialistes."

Voici (ça sert, d’avoir des relations dans la librairie) un tract original de l’OAS, et un bon exemple de ce que j’avais à l’esprit l’autre jour en citant P. Buisson et R. Girardet. L’auteur n’était pas franchement du genre à défiler au festival de Cannes avec des « migrants », vous pouvez consulter sa fiche Wikipedia pour vous en assurer. 




Peut-être a-t-il tort d’employer la phraséologie de la Révolution, je ne sais pas. L’Eurafrique en revanche était probablement une bonne intuition, Pierre Boutang y avait travaillé de son côté, Paul Yonnet la reprendra un demi-siècle plus tard - et ça vaut toujours mieux qu’une Europe africaine, si je puis me permettre. Bonne lecture ! 




vendredi 18 mai 2018

"Tant il est vrai que Léon Daudet écrit des choses pertinentes…"

"Zola n’est que la suite de Hugo : le naturalisme n’est que l’aboutissement naturel du romantisme. Il en possède les deux principaux caractères : I° divinisation de l’impulsion sexuelle ; II° prédominance formidable des moyens d’expression sur les idées ou sentiments à exprimer, en un mot inflation verbale, avec dépréciation consécutive de la valeur réelle des mots. Le vaste tuyau d’épandage rompu, que représente le naturalisme, est embouti et vissé sur les calembredaines panthéistes du vieux Tartuffe, hyperverbal et logomachique, de Guernesey. Tant il est vrai qu’à la confusion mentale a succédé, à toutes les époques, l’apologie des parties basses."








(Rapprochement emprunté à @PhMartel.)

jeudi 17 mai 2018

OAS vaincra !

Une fois n'est pas coutume, la citation du jour se trouve sur mon compte twitter. Manquerait plus que j'appelle à la violence...

mercredi 16 mai 2018

"Le plus encombrant des fardeaux" (de l’homme blanc).

Suite à la mise en ligne, dimanche et lundi derniers, des textes sur la disparition de la paysannerie, j’ai repensé aux passages de La cause du peuple dans lesquels Patrick Buisson estime que la fin de la guerre d’Algérie a signé l’entrée de la France dans la société de consommation, c’est-à-dire une forme de renoncement du pays à lui-même. Ce qui est, notons-le, exactement contemporain du remembrement qui va porter le coup fatal à l’autonomie que les paysans avaient bon an mal an su garder depuis la Révolution française. Voici ce qu’écrit P. Buisson : 

"Les plus lucides comprirent qu’au-delà de la conception de l’indépendance de l’Algérie, c’étaient les fondements d’une certaine conception politico-historique de la nation qui se trouvaient ébranlés. 

Fils d’officier et historien de la société militaire, Raoul Girardet, avec le petit groupe d’intellectuels regroupés autour de La Nation française, fut l’un des premiers à identifier, à travers l’affaire algérienne et les conditions mêmes de son dénouement, les signes précurseurs d’une crise de l’identité française. Jamais cet ancien résistant ne pardonna à de Gaulle la volte-face de sa politique qui eut pour conséquence de jeter des centaines de jeunes officiers - le meilleur de l’armée française - dans une révolte dont la dimension dépassa de loin les soubresauts d’un patriotisme meurtrier. Nul mieux que lui n’a su décrire le drame de ces militaires qui, ayant choisi de ne pas vivre selon le seul critère de l’intérêt personnel, se heurtèrent à une société civile emportée par l’appétit général de bien-être et une frénésie de consommation ; une société pour laquelle la misère algérienne et sa démographie galopante étaient en passe de devenir le plus encombrant des fardeaux.  

La crise de la décolonisation révéla le paradoxe de leur état, les lourdes servitudes de la condition militaire brusquement sevrée de grandeur. Par-delà le respect de la parole donnée aux troupes supplétives autochtones, indépendamment des considérations géostratégiques qui pouvaient plaider pour la sauvegarde de la présence française en Algérie et au Sahara, le soulèvement des « soldats perdus » traduisit le refus opposé par un corps pétri par l’esprit de sacrifice au nouvel ordre économique et au primat des seules valeurs matérialistes dans une société désormais exclusivement tournée vers la recherche du confort et les loisirs. (…)

Avec l’Algérie française disparaissait un monde où l’État avait le pouvoir de prélever « l’impôt du sang » au service d’une entité transcendante. Le sang versé ne le serait plus désormais qu’accidentellement et au nom de la privatisation de l’existence. 

Entre 1954 et 1962, l’hécatombe automobile fit 81367 morts, soit trois fois et demie plus de victimes que la guerre d’Algérie parmi les soldats du contingent durant la même période. Plus qu’une ultime convulsion du vieux monde colonial, l’épisode algérien marqua la transition entre un monde qui avait érigé la nation en absolu et la modernité libérale qui aspirait à faire de la conservation de soi le premier et l’unique souci de l’individu raisonnable."

Au sujet de Girardet : "Au détour d’une phrase, quand la rupture entre la France et l’Algérie fut consommée, il y avait cette interrogation aux accents prophétiques : « La France de l’hexagone sera-t-elle autre chose que celle du vide moral et idéologique ? » La blessure algérienne ne devait pas se refermer de sitôt. Pour les uns, il fallait y voir un enchaînement où se révélait l’essence criminelle de la société française, pour les autres, la première secousse d’un mouvement qui allait provoquer l’affaissement du socle sur lequel reposait la nation historique."

En résumé : de Gaulle (revenu au pouvoir en 1958 grâce aux Américains ?) a soldé l’Algérie et accompagné le plongeon de la société française dans la société de consommation. On est puni par où on a péché, l’Algérie qui vient chez nous dès après une paix complètement tordue et absurde, le matérialisme de la chasse aux allocs en miroir du matérialisme des trente « Glorieuses », et à l’heure où j’écris, la dépendance énergétique envers les pays pétroliers musulmans, qui ne nous met pas exactement en bonne position pour refuser la venue de musulmans en France. Merci Général ! 



(N. B. : je ne suis pas un zélateur passionné de l’esprit de sacrifice, j’ai écrit là-dessus des tartines il y a quelques années, que je peux rechercher si cela vous intéresse. J’ai toujours été mal à l’aise avec les « rossignols du massacre », qui envoient les autres à la mort par media interposés. Mais cela n’invalide pas les réflexions de Girardet et Buisson à propos de gens qui, eux, prouvèrent qu’ils avaient cet esprit, ni bien sûr ne prévient de les respecter pour cela.)

mardi 15 mai 2018

"Très caractéristique et regrettable."

Léon Daudet, toujours. Il m’apparaît de plus en plus évident que, de même qu’il connaissait Maurras, dont il reprend certaines thèses sans le citer, Muray avait lu le Stupide XIXe siècle. Courageux mais pas téméraire, ici comme ailleurs… Il faut avouer néanmoins que si l’auteur du 19e siècle à travers les âges et Après l’histoire avait cité à tour de bras ces sources, il n’aurait sans doute pas sauté et écrit un livre avec E. Lévy, et surtout aurait eu plus de mal à diffuser des idées importantes pour la compréhension de notre époque. Comme Muray lui-même n’était pas antisémite, ne lui cherchons pas querelle plus avant, et citons son précurseur antisémite (mais pas ici) : 

"Chateaubriand a donné le branle à cette affectation de la lassitude de vivre, jointe à une peur panique de la mort, dont l’agaçant et continuel refrain grince pendant tout le cours du siècle où les hommes se sont le plus entre-tués. Il inaugure le grand cabotinage littéraire. Il est le grand-père de tous les  « moi, moi, moi », 




de tous les moitrinaires, qui se regardent pâlir et vieillir dans leurs miroirs ternis et écaillés. 


Personne ne lit plus le Génie du Christianisme, ni Atala, ni René, ni (d’ailleurs injustement) la Vie de Rancé. Mais on lit encore les Mémoires d’Outre-Tombe, pour la splendeur de leurs cadences ; et l’esprit d’hypocrisie profonde, qui est au fond de Chateaubriand, revit, par mimétisme, chez nombre de nos contemporains. Que ce comédien magnifique ait été pris pour un héros véritable, et que cette erreur ait recommencé pour Hugo, voilà qui justifie (au chapitre de l’inclairvoyance) notre accusation de stupidité, portée contre le siècle « des lumières ». Sainte-Beuve lui-même, qui ne respectait pas beaucoup de gens, paraît avoir hésité, dans son fameux cours sur Chateaubriand et son groupe littéraire, devant la vérité crue quant à cette idole. Il n’ose extraire l’abondant comique des « drapés pour la postérité » du mort du grand Bé. Il prend son taedium vitae au sérieux. Nous aurons souvent l’occasion de voir que l’absence d’un Molière au XIXe siècle s’est fait cruellement sentir. Pour la plaie durable du romantisme, le meilleur antiseptique eût été le rire. Or le dur Sainte-Beuve est rarement joyeux et le grand Veuillot n’a jamais su rire. Quarante années de larmoiement, de vague à l’âme et de désolation égocentrique, n’ont pas amené la réaction attendue d’un bon vivant, suffisamment armé pour l’observation satirique, et qui eût remis les choses au point par le ridicule. Cette lacune, qui s’est rarement produite dans le pays des fabliaux et des farces rabelaisiennes, est, pour une époque aussi fertile en cabotins du sublime et en faux géants, très caractéristique et regrettable. Jamais pareil amas de bourdes philosophiques, morales et romanesques, ne rencontra, de la part de nos concitoyens, semblable, ni aussi déférente audition. Soit que les années tyranniques de la Terreur et césariennes du premier Empire eussent obnubilé le sens du comique, par la crainte de Fouquier-Tinville 


("Pourquoi le sang de l'homme blanc, que j'aimerais voir couler, est-il de la même couleur que celui des Noirs ? Ne serait-ce pas une forme sournoise d'appropriation culturelle ?" - incise de AMG.), de Fouché

 

(d'un Fouché qui travaillerait non seulement au service de la dictature, mais au service de la dictature étrangère et contre le peuple français. Ce n'est pas parce qu'on a l'air plus sympathique que Pierre Laval qu'on n'est pas plus collabo que lui. La peste soit des énarques ! Note de AMG.)

et du petit homme surimaginatif de Waterloo et de Sainte-Hélène 





("Du haut de leurs puits de pétrole, nos maîtres nous contemplent..." : Napoléon évolue avec son temps. Note de AMG, qui n'arrive pas à fermer sa gueule.) ; soit que la raison tourneboulée n’eût plus la force de réagir. Il y a un degré dans l’absurde où il n’est plus senti comme absurde. Rien n’est sérieux, en général, comme un préau de maison de fous."









lundi 14 mai 2018

Exode rural, Raie(s) publique(s) et Grand Remplacement.

L. Daudet, deux pages plus loin par rapport à la citation d’hier : 

"Il était naturel que l’agglomération urbaine, en se développant par la multiplicité des moyens de transport, la diversité des besognes industrielles et la hausse continue des salaires, appauvrît progressivement nos campagnes et dissipât ainsi notre principale richesse : le paysan et aussi le marin français, ce cultivateur de la mer. La faute initiale, cette fois, en est aux choses et non aux hommes. Mais l’inertie des hommes politiques (…) a grandement ajouté, par la suite, à ce fléau. Seul d’entre les républicains, un type de grand commis d’autrefois, M. Jules Méline, dans un ouvrage remarquable, le Retour à la Terre, a vu le mal et indiqué le remède. Mais le système électoral universel, quelle que soit sa modalité, exige que le troupeau des électeurs (qui, seul, importe à l’élu) soit de plus en plus attiré, appâté et concentré dans les grands centres, où on le triture, où on le malaxe à la grosse, ainsi que dans les fabriques de Chicago. Le politicien se moque bien des hommes. 





Il ne s’intéresse qu’aux voix, et au nombre de ces voix. Il lui faut donc des parcs urbains de plus en plus denses, des centres de recensement, de numérotage et de pression de clan. Cependant que la finance, pour une autre forme de détroussement, appelle aussi le paysan à la ville, afin de lui soutirer son argent. Ce que le parlementaire fait pour les hommes, ce que la finance fait pour l’épargnant rural, la prostitution le fait pour la rurale. On ignore (le sujet étant âpre et impossible à traiter crûment) les ravages de la prostitution contemporaine dans les grandes et moyennes villes, où abondent les faux plaisirs dont fait argent, comme de tout, un État barbare. Je laisse de côté la question d’hygiène. Je n’envisage que le déplacement, le dépaysement et l’appauvrissement rural. Il est effrayant de le conjecturer."

dimanche 13 mai 2018

L’automne vient d’arriver…

Je reviens périodiquement sur une idée que je trouve trop peu souvent exprimée lorsqu’il s’agit d’analyser les mutations de la France depuis 1945 : la disparition de la paysannerie. La France a été pendant des siècles un pays rural avant tout (avec une relation complexe et productive à sa capitale), ce n’est plus le cas depuis quelques décennies. Ce changement - qui a commencé à s’opérer avant l’immigration de main-d’oeuvre, le regroupement familial, l’immigration massive, le Grand Remplacement… - est d’une grande importance pour la structure générale de la France et la mentalité des Français. Marx maudissait les paysans français qui ne s’intéressaient pas aux révolutions, Chesterton les encensait pour leur bon sens d’esprit chrétien. 

Et voici que je tombe à deux jours d’intervalle sur ces deux phrases, d’auteurs pour le moins différents. Jean Clair d’abord, en quatrième de couverture des Derniers jours (2013) : 

"J’appartiens à un peuple disparu. A ma naissance, il constituait près de 60% de la population française. Aujourd’hui, il n’en fait pas même 2%. 

Il faudra bien un jour reconnaître que l’événement majeur du XXe siècle n’aura pas été l’arrivée du prolétariat, mais la disparition de la paysannerie."

Léon Daudet ensuite, mais un siècle avant (1922), dressant le bilan du XIXe : 

"En dehors du parlement bourgeois, et où dominent les avocats (c’est-à-dire où est assurée la prédominance des mots sur les choses), en dehors du tâtonnement syndicaliste des ouvriers et des employés, quelle est donc la force, obscure mais résistante, qui a maintenu la nation française et l’a empêchée de se dissoudre révolutionnairement, en cent trente ans ? C’est bien simple : c’est la paysannerie. On peut considérer qu’en paix comme en guerre, le paysan français, non contaminé par la stupidité des « novations » ambiantes, échappant à l’effritement social par le sol a, de 1789 à 1914, sauvé le pays. Il a maintenu le conglomérat. Il a alimenté la bourgeoisie, versé en elle, à chaque génération, des éléments physiquement et moralement sains, laborieux, parfois généreux, toujours originaux et puissants. Son épargne intellectuelle et morale a rendu plus de services encore que son épargne monétaire."

 - Et maintenant, alcoolique et finalement endetté, « périphérique » en son pays même, comme un ongle sale que l’on va couper, il peut crever et laisser la place. 


Nos gouvernants y veillent. - Et nos gouvernants, contrairement à ce que l’on lit trop souvent, en politique intérieure en tout cas, réussissent ce qu’ils veulent réussir et ratent ce qu’ils ne veulent pas réussir. 

samedi 12 mai 2018

Henry Marie Joseph Frédéric Expedite Millon de Montherlant vous souhaite un bon week-end.

"L’agonie du monde ? Oui, bien sûr. Et sa naissance. Tout meurt et tout naît à chaque instant, les corps, la nature, les idées même peut-être, ne savions-nous pas cela ? L’époque est comme toutes les époques. Elle a ses dominantes, comme toutes les époques. Ces dominantes (abaissement de la moralité internationale, droit reconnu du plus fort, mithridatisation, énervement de la justice, hypocrisie et mensonge effrénés, etc…) ne sont que de simples variations d’humeur dans l’histoire de l’humanité. Elles n’ont d’importance que parce que cette époque est celle où nous nous trouvons vivre et qu’il nous faut compter avec elles. Si on pouvait parler d’une agonie de notre civilisation, je ne pleurerais donc pas sur cette agonie, car ceci tuera cela. La vie trouvera autre chose, elle qui est Protée. Les civilisations de rechange ne manquent pas. Ceux qui s’attardent à déplorer les ruines des guerres ou des révolutions sont ceux qui ne sentent pas en eux le pouvoir de faire du nouveau. Qu’on déplore, soit, mais courtement. « Et maintenant, nous allons tout recommencer. »"

Deux remarques : 

 - Protée, oui, mais l’Apocalypse est aussi une hypothèse dont nous pourrions avoir besoin


 - si nous n’en arrivons pas à cette extrémité, qui « recommencera tout » ? Nous, ou d’autres ? 

vendredi 11 mai 2018

Léon Daudet est d'accord avec votre serviteur, qui lui-même approuve humblement son glorieux prédécesseur.

"La presse française à grand tirage ne sert point à divulguer : elle sert à cacher, à celer, à dissimuler, et aussi, aux heures critiques, à fourvoyer. 


Tout ceci se résume en quatre mots : l’État contre la nation. Qu’on y prenne garde : ç’a été de tout temps la formule de la désagrégation, puis de la disparition des peuples."

jeudi 10 mai 2018

Histoire égoïste.



"Beaucoup d’écrivains furent séduits par le fascisme comme par un mouvement lyrique où se mêlaient le chant et la volonté. Pour Drieu La Rochelle obsédé comme tout barrésien par l’empire de la décadence, le fascisme était le ressort qu’il avait d’abord attendu de Moscou ; le mystérieux ressort qui tout à coup suspendait le cours du déclin. 




Pour Brasillach le fascisme n’était pas une opération politique mais un vaste courant de symboles, issu d’une culture secrète plus vraie que celle des livres. Il avait transformé le fascisme en poésie nationale et Mussolini en un chantre qui, ayant éveillé la Rome immortelle, lance de nouvelles galères sur le Mare Nostrum. Autres poètes magiques : Hitler qui célèbre les nuits de Walpurgis, les fêtes de Mai et qui apparaît à Brasillach dans une guirlande de chansons de marche et de myosotis, de dures branches de sapin aussi, avec une escorte de jeunes cueilleuses de myrtilles aux belles nattes, toutes fiancées à des S. S. descendus de la Venusberg. Même Codreanu est un poète grâce à la légion de l’archange Michel. La rose et l’épée s’entrelacent autour des guerriers de Primo de Rivera. Jusqu’à la Belgique qui devient poétique grâce à Degrelle qui souffle la fraîche inspiration des Ardennes. (…)




Si Céline est apparu comme un antisémite favorable au nazisme c’est que son inspiration se nourrissait littérairement de l’invective des imprécations ; pendant des années Céline avait été au bord du communisme et si, malgré les grâces que lui avait faites Aragon, il s’était refusé


 


c’est qu’il refusait une discipline qui eût entravé son exubérance de démiurge ; quand Céline s’en prenait aux juifs ceux-ci lui fournissaient un nom, une image, une cible vers laquelle pouvait librement rouler son délire : les juifs, pour lui, c’étaient les autres. 





Et s’il daignait examiner son cas c’était pour se perdre dans les autres et se déclarer juif carrément : « Grâce à mon genre incantatoire, mon lyrisme ordurier, vociférant, anathématique, dans ce genre très spécial, assez juif par certains côtés, je fais mieux que les juifs, je leur donne des leçons. » Nizan voyait clair en voyant dans Céline un poète, en le peignant comme « un attardé de la dernière décade du XIXe siècle, un survivant authentique de la génération symboliste.. Là où le symboliste des années 90 écrivait azur, Céline écrit merde ».

Il n’est pas surprenant que Céline se soit servi comme d’un tremplin de la véhémence fasciste et même nazie mais pas une seconde il n’avait songé à servir par ses écrits la cause fasciste alors que celle-ci remuait en Brasillach autant l’être humain que l’écrivain. Le Brasillach que j’entrevoyais à la bibliothèque Sainte-Geneviève était mû par une esthétique révolutionnaire ; ce lourd jeune homme élégiaque, qui n’aimait rien tant que les velours de théâtre, avait pris le parti de frémir aux souffles pur du plein air, au martèlement des troupes de jeunes partant skier ou marcher en défilant en colossale procession. Il jouissait d’opposer à la pourriture sénile des parlementaires et des banquiers la candeur virile de musculatures jeunes. Le spectacle fasciste ne lui inspirait pas seulement des hymnes ou des réquisitoires, il parait et colorait toute la littérature dont Brasillach cultivait l’héritage, enchanté de raviver Corneille par les généreuses ardeurs que dispensait l’esprit du temps. 




Car le fascisme pendant quelques années fit partie de l’esprit du temps ; son ardeur s’harmoniait même avec celle de ses ennemis pour peu que ceux-ci fussent jeunes. Paul Sérant a bien décrit cette crise."