mardi 12 décembre 2017

"Et l'Islam ?"

Nous recevions l’autre jour un sympathique couple de voisins mélenchoniens, la conversation a porté, je ne me souviens plus pourquoi ni comment, sur le baptême de mes enfants. Il se trouve, je vous épargne les détails, qu’ils ont été baptisés, dans des conditions assez rocambolesques, pour faire plaisir à leurs grands-parents, à une époque (2002) où j’étais assez scandalisé par cette pratique, puisqu’on "ne demande pas leur avis aux enfants". (J’ai maintenant compris que c'est justement la logique de ce sacrement.) A la fin de notre récit, je crois honnête de préciser à l'assemblée que j’ai depuis évolué sur cette question comme sur la religion catholique en général, ce qui suscite immédiatement la consternation de nos invités. S’ensuit un dialogue tout à fait courtois, mais où je ne pouvais exposer le moindre argument positif quant au catholicisme, sans m’entendre répondre, régulièrement, comme un réflexe : "Et l’Islam ?"

Il faut je croire y voir deux raisons proches l’une de l’autre. Il y a d’abord un côté « lutte contre les discriminations », poussé jusqu’à la caricature : dans une conversation privée entre des gens qui n’ont par ailleurs aucune responsabilité publique, on devrait quand même pouvoir dire du bien d’une religion sans être sommé d’en dire autant de la religion principale des immigrés, des migrants, des réfugiés, etc. Le politiquement correct est tel que tout particulier se doit de parler comme un président de la République en un discours officiel, marchant sur des oeufs et devant ménager toutes les susceptibilités. L’autre attitude de mes interlocuteurs (d’autres invités ont fait chorus ; personne parmi nous n’était croyant, personne n’était musulman) reposait sur l’idée que "toutes les religions sont bonnes", i. e. "toutes les religions sont égales", i. e. "il faut toutes les accepter… momentanément", i. e. "il faut donc bien aussi accepter le catholicisme.", i. e. "on veut bien ne pas te considérer comme un sale type si tu admets l'égalité de toutes les religions." Sans je crois avoir abdiqué sur cette problématique, je n’ai malheureusement pas eu la présence d’esprit de faire explicitement remarquer que cet oecuménisme plat est, Jean Madiran le remarquait avec à-propos, une insulte à toutes les religions, chacune d’entre elles se considérant, et dans le principe elles ont raison, supérieure et plus vraie que les autres. 


Tout cela n’est pas bien nouveau. Il reste néanmoins surprenant d’observer in vivo ces réflexes de Français qui, quoi qu’ils en aient, sont formés par une culture aux racines chrétiennes (à dessein je n’écris pas judéo-chrétiennes, je reviendrai peut-être là-dessus à l’occasion) et qui croient que c’est en évacuant le plus possible cette culture et ces racines, qu’ils "amélioreront les choses". En pleurer n’empêche pas d’en rire - après tout, voir des gens qui ne savent pas ce qu’ils font est aussi un ressort comique.  

lundi 11 décembre 2017

"Le plus fin de l'art de la nage est de ne pas mouiller ses vêtements."

Une phrase que l'on comprendra probablement mieux si je lui adjoins celle-ci :

"Il faut une grande adresse avec ceux qui se noient si on veut les sauver sans nul danger pour soi" - ceci vous l'aurez deviné dans un contexte politique.

B. Gracian. Fin comme un jésuite, courageux comme un templier, voilà le Français de demain !

dimanche 10 décembre 2017

Bonnard, clair et lapidaire.

"On s’échappe plus aisément d’une société tranquille que d’une société agitée. L’ordre social doit avoir la modestie de ne pas compter. Or, quoi qu’il semble, c’est quand il est stable qu’il compte le moins. C’est quand il est sans cesse remis en question qu’il devient importun."

samedi 9 décembre 2017

Une phrase de Lacan citée par J. Rochedy.

"Toute femme cherche un maître sur lequel elle règne."


vendredi 8 décembre 2017

"Felice mi fa..." L'éternel féminin jouit du regard des hommes.

La citation aujourd'hui sera musicale, un extrait de La Bohème (Puccini), l'admirable air de Musetta, la fille pauvre qui séduit des vieux barbons riches pour échapper à la misère, mais éprouve des regrets à l'égard de son ancien amant sans le sou, Marcello.

La vidéo vaut ce qu'elle vaut, mais j'ai choisi un truc un peu ringard avec des sous-titres en anglais, plutôt que des mises en scènes dites audacieuses, avec tous les guillemets du monde, alors que la confession de Musetta sur le plaisir qu'elle prend à être regardée par les hommes, tout en lui permettant de réveiller le désir de son ex, prend paradoxalement appui sur une forme de pudeur et l'exaltation de ce que les hommes cherchent à deviner, "l'occulte beltà".

Montrer/cacher, c'est la vraie dialectique, autre chose que chez Hegel et Marx, avec tout le respect que j'ai gardé pour eux.

(Je vous laisse activer le mode plein écran.)


jeudi 7 décembre 2017

Images contemporaines.

"Les hommes à genoux sur la rive du ciel

Et le docile fer notre bon compagnon

Le feu qu’il faut aimer comme on s’aime soi-même

Tous les fiers trépassés qui sont un sous mon front

L’éclair qui luit ainsi qu’une pensée naissante

Tous les noms six par six les nombres un à un

Des kilos de papier tordus comme des flammes

Et ceux-là qui sauront blanchir nos ossements

Les bons vers immortels qui s’ennuient patiemment

Des armées rangées en bataille

Des forêts de crucifix et mes demeures lacustres

Au bord des yeux de celle que j’aime tant

Les fleurs qui s’écrient hors de bouches

Et tout ce que je ne sais pas dire

Tout ce que je ne connaîtrai jamais..."


(Apollinaire)

mercredi 6 décembre 2017

"Vivre sans temps mort. Jouir sans entraves."

J'avais un peu oublié la première partie de ce slogan, je repensais ces jours-ci à la seconde. Je ne parle pas de la consommation et de la société du même nom : de même que, comme le disait Jean-Marie Straub, Dieu le bénisse, le porno n'a jamais satisfait personne, je ne suis pas sûr que la société de consommation ait jamais fait jouir quiconque. Je parle, donc, d'érotisme et de plaisir sexuel, et me demande comment il est possible de jouir sans entraves. Avec sa copine régulière ou son épouse légitime, oui, c'est possible, mais sinon, sans entraves, c'est-à-dire sans obstacle, sans difficulté, sans parcours du combattant de la séduction, je ne vois pas comment on peut prendre du plaisir. Les récits érotiques le savent bien, qui multiplient les obstacles, les murs métaphoriques : la belle doit se mériter. Les hasards de mes lectures m'ont fait tomber hier, alors que je réfléchissais à tout ça, sur une phrase de Karl Kraus, "Le plaisir érotique est une course d'obstacles", il m'a été difficile de ne pas y voir une confirmation de mes divagations personnelles.

D'où il ressort deux amusants paradoxes : d'une part c'est me semble-t-il au sein du couple légitime que l'on peut le plus, dans la pratique, jouir sans entraves ; d'autre part, les contempteurs de la société de consommation, les critiques de cette supposée jouissance, me paraissent, en admettant l'existence de ladite jouissance, avouer ne pas connaître grand chose au plaisir. - Tout ceci écrit bien sûr en toute humilité, vous le savez bien.

mardi 5 décembre 2017

Vous risquez de bouffer du Kraus les prochains jours…

"Un bon styliste doit éprouver au cours de son travail une volupté narcissique. Il doit objectiver son oeuvre au point de se surprendre à en être jaloux et d’avoir besoin de se souvenir que c’est lui qui en est le créateur. Bref, il doit cultiver cette suprême objectivité que le monde nomme vanité."

"Quand monsieur Shaw s’attaque à Shakespeare, c’est de la légitime défense."

"Autrefois les décors étaient en carton-pâte et les acteurs étaient de vrais acteurs. Désormais les décors sont au-dessus de tout soupçon et les acteurs sont en carton-pâte."

"Aux yeux des médiocres, il est plus important de ne pas penser que l’on a fait une grande oeuvre que d’avoir fait une grande oeuvre."

"En art aussi, le pauvre n’a pas le droit de prendre quoi que ce soit au riche ; mais le riche a le droit de tout prendre au pauvre."



"Le verbe et l’essence : l’unique mariage auquel j’ai aspiré dans ma vie."

lundi 4 décembre 2017

"Celui qui ne cède rien sur les mots ne cède rien sur les choses." - Cher Karl, notre prophète.

"Pourquoi y en a-t-il tant qui écrivent ? Parce qu’ils n’ont pas assez de caractère pour ne pas écrire."

"Un volume entier peut donner l’illusion qu’il livre la vision du monde de l’auteur alors qu’il se contente d’exposer une vision du monde empruntée. Une seule phrase fait la preuve que l’on a une vision du monde ou que l’on n’en a pas."

"Il est légitime d’interdire les satires qu’un censeur peut comprendre." - Si les journalistes dans leur ensemble étaient capables de comprendre cette phrase... Passons. 

La dernière, je l'ai découverte avec d'autant plus de plaisir que j'avais griffonné ce matin quelques notes sur le même thème : 

"Ma langue est l’universelle putain à qui je redonne sa virginité." 

 - Tout un programme politique ! 


dimanche 3 décembre 2017

Qui n'avance pas recule. Qui stagne crève.

C'est vrai des individus comme des peuples. Salazar l'avait senti, qui diagnostiquait : "Il semble que maints pays aujourd’hui sont fatigués de leur existence." - En 1956 !… Mais peut-être cette prophétie n’était-elle pas si difficile à faire, surtout avec l’angle d’attaque procuré par la position décalée du Portugal à cette époque : les fatigues de la guerre, le matérialisme croissant d’une Europe achetée par les États-Unis, une génération qui est en train de préparer consciencieusement sinon consciemment le terrain à celle de 68... Un esprit un peu inactuel, pour employer une terminologie nietzschéenne qui colle à notre titre, pouvait déjà sentir la fatigue morale et spirituelle des peuples de l'Europe occidentale, sous le dynamisme économique et l’agitation verbale. 

samedi 2 décembre 2017

Pince-mi et Pince-moi sont dans un bateau.

"Et je ne hais rien tant que le modernisme. Et je n’aime rien tant que la liberté. (Et en elle-même, et n’est-elle point la condition irrévocable de la grâce.)

Disons les mots. Le modernisme est, le modernisme consiste à ne pas croire ce que l’on croit. La liberté consiste à croire ce que l’on croit et à admettre, (au fond, à exiger), que le voisin aussi croie ce qu’il croit.

Le modernisme consiste à ne pas croire soi-même pour ne pas léser l’adversaire qui ne croit pas non plus. C’est un système de déclinaison mutuelle. La liberté consiste à croire. Et à admettre, et à croire que l’adversaire croit. 

Le modernisme est un système de complaisance. La liberté est un système de déférence. (…)

Il ne faudrait pas dire les grands mots, mais enfin le modernisme est un système de lâcheté. La liberté est un système de courage."


Bien sûr, quand un moderniste qui ne croit pas à ce qu’il croit et qui croit, pour le coup, que personne ne croit à ce qu'il croit, rencontre quelqu’un qui croit à ce qu’il croit, quitte à mentir sur le sujet… La France tombe à l'eau ! 

(Péguy, au fait. Vous aviez reconnu (y compris la ponctuation particulière). - Et les musulmans ont au moins la décence d'exiger que nous croyions à ce à quoi nous croyons, et ont bien raison de nous mépriser de ne pas y croire.)

vendredi 1 décembre 2017

Écrit en 1913.

"On ne peut se représenter quelle était alors la santé de cette race. Et surtout cette bonne humeur, générale, constante, ce climat de bonne humeur. Et ce bonheur, ce climat de bonne humeur. Évidemment on ne vivait point encore dans l’égalité. On n’y pensait même pas, à l’égalité, j’entends à une égalité sociale. Une inégalité commune, communément acceptée, une inégalité générale, un ordre, une hiérarchie qui paraissait naturelle ne faisaient qu’étager les différents niveaux d’un commun bonheur. On ne parle aujourd’hui que de l’égalité. Et nous vivons dans la plus monstrueuse inégalité économique que l’on ait jamais vue dans l’histoire du monde."

Quand Péguy écrit "dans l'égalité", on a l'impression de lire : "dans la merde". On n'était pas encore dans la merde...

jeudi 30 novembre 2017

Suite directe de la citation d'hier.

Où diable est l’hésitation ? Pour en trouver trace il faut ne comprendre ni le huparcheï du début (qui indique une habitation, une appartenance de nous à cette hôte divin, plus nous que nous), ni le endéchétaï que j’ai traduit par « avoir la grâce » puisque s’y indique ce qui est accordé et peut être reçu. Qui ne voit qu’il y a deux mouvements, l’un par quoi l’animal humain est politique, et politique la vertu que cette nature rend possible depuis les hymnes, les mythes et les fables ; l’autre par quoi l’homme ainsi élevé rencontre, a chance ou grâce de rencontrer la part divine qui apparaît alors comme son être par excellence ? Comment ces deux mouvements se rejoignent en un point de telle vie, et peut-être longtemps se gênent par leur présence ou leur ombre réciproques, est un autre problème. Un problème insoluble, je le crois, pour Aristote, qui dans le monde païen est pourtant allé aussi loin que possible : notre part « divine » peut être recherchée analogiquement dans le composé (le sunthéton) du texte ci-dessus. Mais comment sera-t-il reconnu tel, ce divin, si le dieu ne descend pas vers et lui et n’annonce pas, ensemble, qu’il est le dieu, et que cela (cette part surhumaine de l’homme) est en effet divin ? La contemplation n’est décrite comme une vie pour l’homme que par la croyance que les dieux « vivent » (…). Mais comment savons-nous que vivent les dieux ? Tant qu’ils ne se sont pas révélés, que nul d’entre eux n’est venu dire : « Je suis la vérité et la vie », tant qu’il ne nous a pas été annoncé que le Logos était au commencement, et le Logos était auprès de Dieu, et le Logos était Dieu, nous demeurons dans l’hypothèse de la vie divine. Il apparaîtra un jour monstrueux, et même diabolique, que l’Église catholique ait accepté d’abolir dans sa messe, dans la pratique où l’animal humain rappelle et renouvelle le sacrifice qui le fait accéder au divin, la lecture de ces premiers mots de l’Évangile de Jean. A-t-on eu peur que la formidable annonce de ce qu’Aristote a eu le malheur d’ignorer encore (qu’il eût répété comme un enfant, parce qu’enfin y étaient réunis, à partir de Dieu même, cette archê, ce logos, et ce théos autour desquels sa pensée avait tourné sans certitude), oui, a-t-on eu peur qu’elle dérangeât la vie selon le monde et empêchât un peu de se conformer à lui ?"



mercredi 29 novembre 2017

Il ne faut donc pas écouter les gens qui, sous prétexte que nous sommes des hommes, et qui meurent...

Pierre Boutang glose sur l’éthique d’Aristote : 


"Le divin est aussi ce dont Aristote ne peut s’empêcher de parler, au risque des accusations de se contredire, qui n’ont pas manqué (mais qu’importe, puisque son meilleur lecteur, Thomas, ne s’est pas joint au concert !). (…) La morale n’est ni pour le dieu ni pour la bête ; mais l’homme est animal et divin ; déjà avec les vertus « politiques », ce qu’il a d’animal est apte à se relier au logos ; le Traité de l’âme suggère que, tout animale qu’elle soit, l’âme de l’homme est d’une bête différente, par le voisinage de ce logos qui est en lui. (…) L’excellent Léon Robin voyait là des « hésitations » d’Aristote. (…) C’est, respectueusement soit dit, prendre le Stagirite pour un niais. C’est préférer de petits tiroirs grinçants à la claire énonciation du philosophe : « Une telle existence pourrait être bien meilleure que selon l’homme même, car l’homme n’y vivra plus en tant qu’homme, mais en tant qu’en lui habite quelque chose de divin ; et, autant que ce quelque chose diffère de ce qui se compose, autant son énergie diffère de celle que montre toute autre vertu. Si donc l’esprit est chose divine par rapport à l’homme, la vie selon l’esprit est divine en regard de celle qui n’est qu’humaine. Il ne faut donc pas écouter les gens qui, sous prétexte que nous sommes des hommes, et qui meurent, nous conseillent de n’avoir de pensées que mortelles et humaines. Il nous faut, au contraire, autant que la grâce nous est donnée, nous démortaliser, et faire tout pour vivre selon ce que nous avons de plus fort en nous-mêmes ; car cela, sans faire de volume, surpasse tout le reste en puissance et en gloire. » Où diable est l’hésitation ?"  

J'essaie de vous donner la suite de ce commentaire au plus tôt. - Au plaisir ! 


mardi 28 novembre 2017

Il y a des inégalités.

La citation de Pierre Boutang que voici est dirigée contre l’idée qu’à l’époque (1981) il se fait, à tort ou raison, de la Nouvelle droite. L’intérêt, outre la précision étymologique qui s’y trouve, est de rappeler quelques fondamentaux d’une pensée conservatrice et réaliste qui refuse le cynisme : 

"C’est, oui, une leçon politique d’inégalité que donne La Fontaine, à la suite d’Aristote. Mais rien dans les Fables, ni dans l’enseignement contre-révolutionnaire qui y va justement puiser, ne suggère que l’accroissement de l’inégalité, ni sa conservation religieuse et sacrée soient des biens. Il y a des inégalités, parce qu’il y a des fonctions et des différences ; il y a des autorités, de naissance ou d’expérience, parce que l’accroissement (ce que veut dire auctoritas [ici un appel de note, je vous la reproduis ci-après, note de AMG]) d’une communauté, exige un regard situé, ou exercé de manière à le procurer : tantôt parce que « il en faut un », tantôt parce que « c’est le meilleur »."  

Et la note : "Auctoritas qui a donné notre autorité vient de augere, accroître. L’augure romain tient son prestige de l’accroissement qu’il permet aux entreprises de ceux qui croient en son pouvoir d’interprétation."


Attention au champ lexical employé, cela ne fait pas de Macron un Jupiter, mais cela rappelle qu’il y a dans l’autorité d’une part de la réciprocité - il faut que cette autorité apporte quelque chose à ceux qui sont commandés - et d’autre part du prestige - l’autorité fonctionne aussi - pas seulement - parce qu’on y croit. 

lundi 27 novembre 2017

Dieu (et Chesterton) sont spécistes. Ils ont évidemment raison.

"Il y a entre l’homme et les animaux une différence non pas de degré mais d’espèce. La preuve, c’est qu’il est banal de dire que l’homme le plus primitif a dessiné un singe, tandis qu’il est comique de dire que le plus intelligent des singes a dessiné un homme."

L’argument se suffit à lui-même, mais il n’est sans doute pas inutile de citer un autre passage, d’autant qu’en son début il ne dit pas autre chose que certains antispécistes ou anti-humanistes furieux : la planète se débrouillerait aussi bien sans l’homme, il y est une espèce, c’est le cas de le dire, de pièce rapportée. Les conclusions ensuite divergent, mais on fera remarquer que, de même que les malthusiens (merci à K. H. pour cette idée), dont ils sont proches, les contempteurs de l’humanité ne poussent pas le sens de la logique jusqu’à se supprimer eux-mêmes, que ce soit pour lutter contre la surpopulation ou pour protéger la planète. (Dans un même ordre d’idées, d’une façon je dirais plus légère, Ronald Reagan, je l’ai lu ce jour, remarquait que "tous ceux qui sont en faveur de l’avortement sont déjà nés.") Ceci étant remarqué, place à Gilbert Keith : 

"Or, donc, la plus simple des constatations que l’on puisse faire sur l’être humain, et qui les englobe toutes, est qu’il n’existe pas d’être plus étrange, ni, pour ainsi dire, plus étranger sur la terre. On ne dirait nullement qu’il y est né, mais qu’il arrive de voyage, porteur de l’air et des manières d’un monde différent. Inférieur et supérieur à la fois à sa condition, il n’est nulle part à l’exacte hauteur des circonstances. Ni sa peau naturelle ne suffit à lui tenir chaud, ni ses instincts naturels ne parviennent à régler sa conduite. Créateur aux doigts enchantés, il est aussi une sorte d’infirme affligé de bandages qui sont ses vêtements et de béquilles qui sont ses meubles. Son esprit souffre des mêmes libertés incertaines et des mêmes strictes limites. Seul d’entre les animaux, le rire bienfaisant lui verse sa folie magnifique : l’on dirait parfois qu’il a discerné dans la structure des choses un secret particulièrement réjouissant et qu’il garde pour lui ; mais, seul aussi d’entre les animaux, il éprouve le besoin douloureux de détourner sa pensée des réalités essentielles de sa personne physique et de les dissimuler comme si de hauts pressentiments l’initiaient au mystère de sa honte…

Selon notre humeur, nous verrons dans ces traits l’honneur de la nature humaine ou un outrage fait à la nature tout court ; mais force nous sera de les tenir pour uniques, d’accord sur ce point avec l’instinct populaire appelé religion, et en allègre désaccord avec les sophistes, naturistes et autres gymnosophistes [féministes radicaux, antispécistes, indifférencialistes de tous poils…, note de AMG].

Car il faut être dénaturé pour considérer l’homme comme un objet naturel ; c’est pécher contre l’esprit que d’en faire un animal, contre cet esprit de réalité qui est fait du sens des proportions. Et je suis encore bon de dire « dénaturé »…"

Certes ! Je note pour finir, avant d’aller préparer le dîner familial, que cette remarque sur le sens des proportions est de portée générale. Exemple pris au hasard : ceux qui comparent la situation faite aux Juifs en France dans les années 30 et 40 (comme si c’était la même en 1936 et en 1942, d’ailleurs…) et celle des Arabes dans la France actuelle. - Encore une fois, si ces aberrations étaient sans conséquences, elles seraient seulement risibles. 



(Au passage : plus certains s’éloignent des dogmes et ou principes chrétiens, et plus nous pouvons constater que cet éloignement a des conséquences pratiques. Le thème du jour en est un exemple. J’évoquerai à l’occasion, si je trouve la citation idoine, le redoutable sujet de la Virginité de Marie, on rigolera.)

dimanche 26 novembre 2017

Abel reprend la main.

"L’extension illimitée du capitalisme dénonce une société qui ne se trouve pas assez existante pour lui résister. Ce n’est pas qu’elle n’ait ni esprit ni âme, mais elle n’a qu’une âme de survivance et qu’un esprit de raccroc. C’est la société libérale. La société libérale semble tout permettre à l’homme mais, en fait, ruine toutes les conditions par quoi il peut être. Elle ouvre des perspectives immenses à un homme abstrait et tranche les racines de l’homme réel. Elle ne vit pas sur ses principes, mais sur le fonds que lui a laissé la société précédente (religion, vertus militaires et professionnelles, chevalerie.)"


Et ce fonds s’éloigne de plus en plus. Pas nécessairement de façon linéaire depuis que Bonnard a écrit ces lignes, mais c’est le mouvement actuel. J’aime bien par ailleurs ces intuitions sur la façon dont une société fonctionne grâce à autre choses que ces, pour employer un mot à mode, « valeurs ». On trouve de ces approches sociologiques intelligentes chez Péguy, Gauchet, Castoriadis.  

samedi 25 novembre 2017

Un petit nouveau à mon comptoir.

"Il oubliait aussi que la justice sociale est une bataille qui se gagne chaque jour, qu'elle exige un amour infini et une attention infinie, qu'il faut une surveillance de tous les instants pour défendre celui qui travaille contre celui qui est riche et qu'on peut pas se contenter des rapports des préfets."

"Nous avons à nous sauver chaque jour et nous aurons à nous sauver chaque jour : en cela les peuples sont comme les chrétiens."

Maurice Bardèche. - "Il", c'est Benito.

vendredi 24 novembre 2017

Des rapports de la nature et de la culture. - Abel Bonnard. - Sec.

"La politesse rend l'homme montrable."

jeudi 23 novembre 2017

"Car on ne saurait trop le redire. Tout le mal est venu de la bourgeoisie.

Toute l’aberration, tout le crime. C’est la bourgeoisie capitaliste qui a infecté le peuple. Et elle l’a précisément infecté d’esprit bourgeois et capitaliste. 

Je dis expressément la bourgeoisie capitaliste et la grosse bourgeoisie. La bourgeoisie laborieuse au contraire, la petite bourgeoisie est devenue la classe la plus malheureuse de toutes les classes sociales, la seule aujourd’hui qui travaille réellement, la seule qui par suite ait conservé intactes les vertus ouvrières, et pour sa récompense la seule enfin qui vive réellement dans la misère. Elle seule a tenu le coup, on se demande par quel miracle, elle seule tient encore le coup, et s’il y a quelque rétablissement, c’est que c’est elle qui aura conservé le statut. 

Ainsi les ouvriers n’ont point conservé les vertus ouvrières, et c’est la petite bourgeoisie qui les a conservées. 

La bourgeoisie capitaliste par contre a tout infecté. Elle s’est infectée elle-même et elle a infecté le peuple, de la même infection. Elle a infecté le peuple doublement ; et en elle-même restant elle-même ; et par les portions transfuges d’elle-même qu’elle a inoculées dans le peuple. 

Elle a infecté le peuple comme antagoniste ; et comme maîtresse d’enseignement. 

Elle a infecté le peuple elle-même, en elle-même et restant elle-même. Si la bourgeoisie était demeurée non pas tant peut-être ce qu’elle était que ce qu’elle avait à être et ce qu’elle pouvait être, l’arbitre économique de la valeur qui se vend, la classe ouvrière ne demandait qu’à demeurer ce qu’elle avait toujours été, la source économique de la valeur qui se vend. 

On ne saurait trop le redire, c’est la bourgeoisie qui a commencé à saboter et tout le sabotage a pris naissance dans la bourgeoisie. C’est parce que la bourgeoisie s’est mise à traiter comme une valeur de bourse le travail de l’homme que le travailleur s’est mis, lui aussi, à traiter comme une valeur de bourse son propre travail."


Péguy, 1913.

mercredi 22 novembre 2017

Peut-être le jeu des partis...

"Et alors il faut être juste, tout de même. Quand on veut comparer un ordre à un autre ordre, un système à un autre système, il faut les comparer par des plans et sur des plans du même étage. Il faut comparer les mystiques entre elles ; et les politiques entre elles. Il ne faut pas comparer une mystique à une politique ; ni une politique à une mystique. Dans toutes les écoles primaires de la République, et dans quelques-unes des secondaires, et dans beaucoup des supérieures on compare inlassablement la politique royaliste à la mystique républicaine. Dans l’Action française tout revient à ce qu’on compare presque inlassablement la politique républicaine à la mystique royaliste. Cela peut durer longtemps.

On ne s’entendra jamais. Mais c’est peut-être ce que demandent les partis.

C’est peut-être le jeu des partis."


Péguy, Notre jeunesse. La suite immédiate, où Péguy émet sa fameuse thèse, que reprendra Bernanos, selon laquelle la Révolution française est une oeuvre de l'Ancien Régime, mériterait une ample discussion. On y retrouverait d'ailleurs des thèmes tout à fait actuels : franc-maçonnerie, complotisme, sociétés secrètes, ingérence de l'étranger, usure du pouvoir, décadence, etc. Je me contente de cet éloquent éclairage d'ordre logique pour ce soir. 

mardi 21 novembre 2017

"Il faut qu'il fasse du latin...

...avait-il dit : c'est la même forte parole qui aujourd'hui retentit victorieusement en France de nouveau depuis quelques années. Ce que fut pour moi cette entrée dans cette sixième (...), l'étonnement, la nouveauté devant rosa, rosae, l'ouverture de tout un monde, tout autre, de tout un nouveau monde, voilà ce qu'il faudrait dire, mais voilà ce qui m'entraînerait dans des tendresses. Le grammairien qui une fois la première ouvrit la grammaire latine sur la déclinaison de rosa, rosae n'a jamais su sur quels parterres de fleurs il ouvrait l'âme de l'enfant. Je devais retrouver presque tout au long de l'enseignement secondaire cette grande bonté affectueuse et paternelle, cette piété du patron et du maître que nous avions trouvée chez tous nos maîtres de l'enseignement primaire. (...) Cette grande bonté, cette grande piété descendante de tuteur et de père, cette sorte d'avertissement constant, cette longue et patiente et douce fidélité paternelle, un des tout à fait plus beaux sentiments de l'homme qu'il y ait dans le monde, je l'avais trouvée tout au long de cette petite école primaire annexée à l'école normale d'instituteurs à Orléans."

Péguy. Je ne veux pas trop commenter, Péguy est un auteur souvent à la limite du pompeux et du lourd - ce n'est pas une critique, au contraire, puisque justement il ne dépasse pas, ou rarement, cette limite : mais si je m'en mêle, je ne vais pas rendre service à ce texte superbe, qui dessine en contrepoint tout ce qui manque à notre éducation actuelle. Une seule remarque : il est difficile de ne pas trouver significatif que dans le même paragraphe soient évoqués le rôle initiatique du latin et la bonté de la fonction paternelle. 

(Par ailleurs, si je n'ai hélas jamais fait de latin, j'ai eu de mon côté une merveilleuse professeur de grec en seconde et première, Mademoiselle Lechevalier - à son âge, proche de la retraite, elle tenait à ce "mademoiselle" - nous n'avons bien sûr jamais osé lui demander pourquoi. Ma fille de bientôt 16 ans m'a montré hier son diplôme officiel du Brevet, elle y est désignée comme "Madame". - Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font...)

lundi 20 novembre 2017

"Les Arabes sont tous des merdes..."

"Les Arabes sont tous des merdes qui se laissent écraser par le talon américano-israélien, pensant sans doute que ça leur porte bonheur ! Des bouses de lâches je vous dis, soumis jusqu'au fin fond du trognon, obtus et bouchés de nature, si bouchés qu'ils ne peuvent admirer que celui qui les encule." 


Marc-Édouard Nabe, p. 339 des Porcs. Je repensais à cette phrase en regardant la dernière vidéo (Porcs in progress, j’en ai vu 1h15 à l’heure où j’écris) postée par l’auteur sur son site, notamment lorsqu’à la 57e minute il regrette que les musulmans ne lui soient pas reconnaissants des combats qu’il mène pour eux. Qu’il soit difficile de dialoguer avec eux, même quand on fait 25 fois le premier pas, ce n’est pas nouveau, à part les homosexuels qui ont leurs voies propres de rencontre et de dialogue, le monde entier a pu le constater. Et qu’"ils ne comprennent que la force", c’est un lieu commun des méchants Français colonisateurs que M.-É. Nabe brocarde à plusieurs reprises dans son livre : c’est pourtant ce que lui-même écrit. En langage plus fleuri et plus amusant, certes. 

dimanche 19 novembre 2017

"Cette irréductibilité n’est pas la liberté."

"S’il est une idée maîtresse de la France classique, qu’elle succombe à la tentation cartésienne ou qu’elle demeure aristotélicienne et thomiste, elle tient au désir, insistant depuis l’origine, sans cesse purifié par ses échecs, qu’a l’homme d’être soi-même, c’est-à-dire d’exister selon son type. Les inégalités de nature et de condition donnent un contenu concret à ce désir, sans en altérer la forme universelle. Être soi ne va pas de soi pour l’homme : il y faut de la chance et de l’application."

En note, après "exister selon son type", Pierre Boutang (qui surestime peut-êre le rôle du thomisme dans la France classique, soit dit en passant) ajoute ces précisions : 


"Vérité imbattable du type, que corrige la réalité de la substance individuelle. Toute la science, selon Aristote, se fonde sur les « substances secondes » qui ne sont pas de « réelles » substances, mais qui peuvent être « dites » de l’individu, sans être dans l’individu. De sorte que l’universalité se construit sur la singularité irréductible. Cette irréductibilité n’est pas la liberté : mais tout système qui la résorbe (Hegel, par exemple, avec son universel concret) rend la liberté, et la transcendance de l’homme impossibles."

samedi 18 novembre 2017

La Fontaine nous dit notre fait.

Que d'échos contemporains dans cette fable, Les compagnons d'Ulysse. J'ai supprimé le préambule et la conclusion, adressées au Duc de Bourgogne, pour ne garder que le récit lui-même. 

"Les compagnons d'Ulysse, après dix ans d'alarmes, 
Erraient au gré du vent, de leur sort incertains. 
Ils abordèrent un rivage 
Où la fille du dieu du jour, 
Circé, tenait alors sa cour. 
Elle leur fit prendre un breuvage 
Délicieux, mais plein d'un funeste poison. 

D'abord ils perdent la raison ; 
Quelques moments après, leur corps et leur visage 
Prennent l'air et les traits d'animaux différents : 
Les voilà devenus ours, lions, éléphants ; 
Les uns sous une masse énorme, 
Les autres sous une autre forme ; 
Il s'en vit de petits : Exemplum, ut talpa

Le seul Ulysse en échappa ; 
Il sut se défier de la liqueur traîtresse. 
Comme il joignait à la sagesse 
La mine d'un héros et le doux entretien, 
Il fit tant que l'enchanteresse 
Prit un autre poison peu différent du sien. 
Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'âme : 
Celle-ci déclara sa flamme. 
Ulysse était trop fin pour ne pas profiter 
D'une pareille conjoncture : 
Il obtint qu'on rendrait à ces Grecs leur figure. 

"Mais la voudront-ils bien, dit la Nymphe, accepter? 
Allez le proposer de ce pas à la troupe." 
Ulysse y court, et dit : "L'empoisonneuse coupe 
A son remède encore ; et je viens vous l'offrir : 
Chers amis, voulez-vous hommes redevenir ? 
On vous rend déjà la parole." 

Le lion dit, pensant rugir : 
"Je n'ai pas la tête si folle; 
Moi renoncer aux dons que je viens d'acquérir ! 
J'ai griffe et dent, et mets en pièces qui m'attaque. 
Je suis roi : deviendrai-je un citadin d'Ithaque,
Tu me rendras peut-être encor simple soldat : 
Je ne veux point changer d'état." 

Ulysse du lion court à l'ours : "Eh! mon frère, 
Comme te voilà fait ! je t'ai vu si joli ! 
- Ah! vraiment nous y voici, 
Reprit l'ours à sa manière : 
Comme me voilà fait ? comme doit être un ours. 
Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre ? 
Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ? 
Je me rapporte aux yeux d'une ourse mes amours. 
Te déplais-je ! va-t'en ; suis ta route et me laisse. 
Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse ; 
Et te dis tout net et tout plat : 
Je ne veux point changer d'état." 

Le prince grec au loup va proposer l'affaire ; 
Il lui dit, au hasard d'un semblable refus : 
"Camarade, je suis confus 
Qu'une jeune et belle bergère 
Conte aux échos les appétits gloutons 
Qui t'ont fait manger ses moutons. 
Autrefois on t'eût vu sauver sa bergerie : 
Tu menais une honnête vie. 
Quitte ces bois, et redeviens, 
Au lieu de loup, homme de bien. 
- En est-il ? dit le loup : pour moi, je n'en vois guère, 
Tu t'en viens me traiter de bête carnassière ; 
Toi qui parles, qu'es-tu? N'auriez-vous pas, sans moi, 
Mangé ces animaux que plaint tout le village? 
Si j'étais homme, par ta foi, 
Aimerais-je moins le carnage? 
Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous : 
Ne vous êtes-vous pas l'un à l'autre des loups? 
Tout bien considéré, je te soutiens en somme 
Que, scélérat pour scélérat, 
Il vaut mieux être un loup qu'un homme : 
Je ne veux point changer d'état." 

Ulysse fit à tous une même semonce. 
Chacun d'eux fit même réponse, 
Autant le grand que le petit. 
La liberté, les bois, suivre leur appétit, 
C'était leurs délices suprêmes ; 
Tous renonçaient au lot des belles actions. 
Ils croyaient s'affranchir suivants leurs passions, 
Ils étaient esclaves d'eux-mêmes."

La régression qui passe pour un progrès, le relativisme moral et esthétique ("Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre ?"), la critique de l'espèce humaine ("Si j'étais homme, par ta foi, /Aimerais-je moins le carnage?"), critique non injustifiée sans doute, comme alibi au refus de sortir de soi-même, à la renonciation à la possibilité de faire de "belles actions"... On infère de l'évidence du mal dans l'homme le refus, pour soi, de faire le bien. - Tout est là !                 

vendredi 17 novembre 2017

Mieux vaut la vérole que le métissage... (Pierre Boutang)

"Toutefois, la prime règle est de savoir quand et pourquoi le prêche est inutile ou grotesque : Montaigne avertit que « maints écoliers ont pris la vérole avant d’être arrivés à la leçon d’Aristote sur la tempérance » - or Aristote prévient que l’enseignement de l’éthique - il n’a pas forcément pour objet d’empêcher les écoliers de prendre la vérole - ne commence que sur le fond d’une païdeïa, d’une préalable éducation ; là un jeune homme à l’écoute de ses passions, ou le vieillard qui leur court après, sont également inaptes à la réflexion sur le souverain bien. La païdeïa préliminaire est institution d’habitudes, une fois obtenue la première sortie hors de la vie « pathique », où l’on va à la chasse de toutes les singularités qui se présentent à la suite. Bon ! Qui va accrocher ce grelot, conduire à  « la poïétique et pratique des désirs selon quelque rapport » ? Sûrement pas le philosophe, avec ses déterminations univoques ; on ne part pas de principes, on vise à en établir ; le commencement est dans le fait, dans une société donnée, pourvu qu’elle soit conforme à la physis. « Empirisme assez étonnant », commentait l’un des meilleurs traducteurs de l’Éthique [à Nicomaque, bien sûr ; le traducteur est Jean Voilquin, note de AMG]. Non, car l’expérience invoquée comme terrain originel est celle de la société qui se veut païdeïa, se construit dans la transmission de ses mythes fondateurs ou salutaires. Comment la conformité à la physis, la bonne qualité des traditions transmises dès l’enfance se prouvent-elles ? Elles ne se prouvent pas : l’aventure est inévitable, que Platon rejetait, qu’Aristote doit accepter joyeusement ; la tragique rupture avec son élève Alexandre tient à ce choix : lorsque le héros choisit le métissage pour son empire universel, le maître reconnait là le renoncement à la païdeïa grecque comme fonds de la morale et de la politique. Est-ce un retour à l’héroïque par la voie personnelle et divine ? Est-ce la dévalorisation de toute particularité par référence à l’homme-dieu ? Dans les deux cas, plus d’éthique à rejoindre à partir du fait hérité qui fondait toute société, toute politique jusque-là. Si Alexandre avait. conduit au terme son oeuvre géniale, son passage à l’homme universel posé dès l’enfance comme n’importe qui, la sophistique aurait intellectuellement nourri son rêve, que le stoïcisme reprend au coeur de l’échec. Le Stagiritte ne pouvait que s’étonner et refuser : « Il faut déjà être fait aux bons usages pour entendre parler avec profit du beau, du juste, et globalement de la politique », dit-il au chapitre 4 du premier livre. Non par hasard enchaîne-t-il sur Hésiode, quatre vers des Travaux et les Jours, sur la sagesse docile au conseil, et la folie de qui ne grave pas en son coeur les paroles d’autrui. La langue des hymnes et des fables, point le mélange adultère des peuples, est pour lui l’archê de toute morale."  


La difficulté avec Pierre Boutang, en-dehors de ses coquetteries de style, ses ellipses, ses incises, son grec ou latin pas toujours traduit pour le profane, la difficulté, c’est que son travail consiste souvent à fonder philosophiquement ce qui relève de la loi naturelle. D’où une lecture ardue, pour un résultat qui peut parfois paraître, à l’arrivée, quelque peu banal : ce n’est pourtant justement pas le résultat qui compte - Boutang n’a jamais caché qu’il était chrétien… - mais sa démonstration. Et bien sûr, si on achoppe sur la démonstration en question, on risque de rester sur sa faim. On peut préférer un Chesterton, qui dans un même but emprunte un chemin à la fois moins escarpé et plus divertissant, celui des paradoxes. - Un passage comme celui-ci me semble cependant éclairant, notamment grâce et par son recours à la philosophie païenne d’un Aristote. (Nous y reviendrons !)

jeudi 16 novembre 2017

Joseph de Maistre, pas cité ici depuis longtemps.

Certes, à ce degré de généralité, on peut ou non emporter la conviction, mais cela n’entame en rien la beauté de l’incipit de l’Éclaircissement sur les sacrifices

"Je n’adopte point l’axiome impie :

La crainte dans le monde imagina les dieux.


Je me plais au contraire à remarquer que les hommes, en donnant à Dieu les noms qui expriment la grandeur, le pouvoir et la bonté, en l’appelant le Seigneur, le Maître, le Père, etc., montraient assez que l’idée de la divinité ne pouvait être fille de la crainte."

mercredi 15 novembre 2017

Il n'y a pas de culture gay, pas de culture féminine, féministe...

"Il n'y a pas de culture socialiste, pas de culture bourgeoise, puisque la culture consiste précisément à échapper à la classe sociale, à la définition sociale de nous-mêmes, par une extension de notre valeur humaine. On se sauve par le plafond. Mais il y a des sociétés qui favorisent cette liberté, ou qui la permettent, ou qui la gênent, ou qui la suppriment."

(A. Bonnard) - Où l'on constate une fois de plus que notre société s'emmêle les pinceaux avec le concept d'universalité : elle veut supprimer toute notion d'enracinement national (c'est-à-dire culturel), qui serait une forme d'impérialisme et d'hypocrisie, mais pour mieux nous enchaîner à des déterminismes animaux/bestiaux, par la sexualité ou par la race - ce n'est par ces voies que l'on va retrouver quelque forme que ce soit d'universalité ! - Où l'on voit que la situation s'est aggravée depuis que Bonnard écrivait (dans les années 30 sans doute, je n'ai pas la date exacte de ce fragment) : à son époque les progressistes travaillaient, si j'ose dire, sur la culture. Au lieu qu'ils veulent aujourd'hui supprimer cette culture et nous ramener à la nature, laquelle chez eux se confond avec l'animalité. En marche !

mardi 14 novembre 2017

Gestapette n'était pas une fiotte.

"Solon disait déjà, dans un discours cité par Diodore de Sicile, que les grands hommes perdent les États. On peut prêter plus d’un sens à cette parole. Sans doute, l’activité du génie fait toujours un spectacle sublime. Mais un grand homme, quand il est isolé, sans tradition, sans prédécesseurs directs, ne laisse pas d’avoir quelque chose de dangereux pour le pays sur lequel il exerce ses dons de virtuose. En vérité, ce n’est pas par un homme qu’une nation se sauve le mieux, mais par des hommes. Rien n’assure et ne perpétue davantage la puissance et la prospérité d’un État qu’une élite organisée, attachée à sa fonction, fidèle à son idéal, et qui, se renouvelant sans cesse, jouissant d’une expérience toujours accrue, dure à travers les temps comme une personne immortelle. Il suffit, pour faire foi de cette vérité, de rappeler l’histoire de Rome et celle de Venise, celle de l’Angleterre, celle du Japon. Un grand homme est parfois entraîné par son génie même hors de l’ordre politique. Une élite y reste toujours ; elle n’est pas égarée par des fantaisies individuelles ; rien ne la distrait de son labeur. Qu’un grand homme se produise alors, il ne fait qu’achever la pyramide. Qu’il ne se présente point, on peut dire que c’est la réussite même de ces élites, dévouées à leur tâche austère, de n’avoir pas besoin de ce magnifique recours. 

Il y a une différence considérable entre le fait de vouloir être sauvé par un homme ou par des hommes : dans le premier cas, il s’agit d’une attente paresseuse et inerte ; dans le second, d’une recherche active et d’une réforme que chacun de nous peut commencer sur soi-même. Un grand homme tombe du ciel ; des hommes montent des profondeurs d’une nation."

La seule et vraie réforme, c’est la réforme de soi-même ! 


Le Français d’un Bonnard, c’est comme une langue étrangère que l’on entend souvent mais que l’on n’a jamais vraiment apprise ni pratiquée : on la comprend, mais on n’est pas capable de la parler ou de l’écrire. 

lundi 13 novembre 2017

Je n'ai pas vu l'amitié franco-allemande.

"Nous mesurons trop ici ce qui nous a séparés pour sous-estimer ce qui, aujourd'hui, nous unit. Au moment où l'Europe doute d'elle-même, au moment où certains de ses peuples expriment leur peur de l'avenir en remettant leur sort entre les mains de dirigeants qui se nourrissent de l'angoisse, la concorde franco-allemande ne doit pas apparaître comme la confiscation de l'idéal européen ; la concorde franco-allemande est au contraire l'exemple le plus éclatant de ce que peut réaliser notre volonté de paix. A un implacable désir de revanche, nous avons substitué au fil du temps une coopération politique, économique, diplomatique scientifique, éducative, une amitié véritable."

Extrait du discours de notre Président le 11 novembre dernier. Il y a là deux erreurs : 

 - pendant la période 1860-1970 (disons), c’est-à-dire de la montée de l’unité de l’Allemagne autour de la Prusse à la fin d’une forme de fascination intellectuelle des Français pour l’Allemagne, pendant cette période où il y eut trois guerres entre les deux pays, Français et Allemands se connaissaient bien mieux et, par delà des sentiments agressifs les uns envers les autres, s’estimaient beaucoup plus que ce n’est désormais le cas. Aujourd’hui, c’est l’indifférence qui prime, on va à Paris parce que c’est beau, à Berlin parce que c’est mieux pour faire la fête, et c’est tout. Le Président Macron n’a pas vu la culture française, mais il voit une « amitié véritable » qui n’existe pas ; 

 - et qui existe d’autant moins que, depuis la réunification de l’Allemagne appuyée par le grand génie Mitterrand, et la création de l’Euro, sous les auspices du même ci-devant génie, la lutte entre les pays a repris - et nous ne sommes  certes pas en train de la gagner. Simplement, il en est ici comme d'autres graves phénomènes en cours (Phénomène : ce qui apparaît, ce qui se manifeste aux sens ou à la conscience, et qui peut devenir l'objet d'un savoir) : c’est celui qui parle de guerre, d’invasion ou de colonisation, qui est accusé de vouloir la guerre, alors qu’il ne fait qu’appeler un chat un chat, et se rappeler que les mots sont censés nommer les choses plutôt que de les cacher. Il n’y a pas tant de « coopération politique, économique, diplomatique scientifique, éducative » qu’une grande Allemagne trop grande pour l’Europe - surtout sans Autriche-Hongrie, rayée de la carte sous les auspices du grand génie Clemenceau après 1918, mais qui heureusement se manifeste de nouveau sous d’autres formes depuis quelque temps… -, et qui avale et vampirise une bonne partie du continent. 

Ceci avec l’aval de nos dirigeants. Il m’est arrivé de les qualifier de traitres, je ne suis ni le premier ni le dernier à le penser. Au réveil (trop matinal ce lundi, voilà ce qui arrive quand se couche tôt), je me dis que ces gens-là ont en tout cas une faculté redoutable à accorder leur lâcheté avec leurs quelques rares prises de décision. Monnerot parle de la politique de l’autruche comme la résolution des irrésolus, il s’agit ces derniers temps d’une politique du pire dont les auteurs essaient de se donner de l’importance à leurs propres yeux, d’une part en la déclarant souhaitable, d’autre part en s’efforçant de la rendre irréversible. On essaie de cacher sa propre médiocrité en participant activement à rendre effectivement inéluctable des processus déjà lourds et dangereux en eux-mêmes - mais qui, s’ils ne viennent pas de nulle part, ne sont en rien une fatalité. Ceci au lieu de jouer le vrai rôle d'un homme d'État, à savoir s'opposer de façon intelligente auxdits processus. Un peu de discours à la con comme celui que j'ai cité pour commencer par-dessus, et l'homme politique peut se regarder dans le miroir le matin.  - L’Histoire jugera, comme on dit, mais ce sont nous et nos enfants qui vont payer les pots cassés de toutes ces supposées « amitiés véritables » avec les Allemands, les Arabes musulmans, les migrants, j’en passe et des meilleurs

dimanche 12 novembre 2017

Suite directe du précédent. (Jean Madiran.)

"A cette montée en puissance et en insolence dominatrice de la nouvelle religion, utilisant l’étiquette « catholique » pour envahir le catholicisme, l’autorité ecclésiastique en France n’oppose ni réaction ni clarification. 

Une telle situation appelle la multiplication opportune des actes extérieurs de la foi.

L’acte intérieur de la foi est l’acte d’une intelligence qui adhère à la vérité divine sous le commandement d’une libre volonté que Dieu guide par sa grâce. 

L’acte extérieur de la foi est l’affirmation de la foi. Elle est nécessaire au salut éternel, d’une obligation qui oblige tout le temps, mais pas à tout moment ni en tout lieu. Elle est obligatoire quand l’honneur de Dieu ou l’utilité du prochain le réclame. Là où la foi. est en péril, tout un chacun est tenu d’affirmer aux autres sa foi, dit saint Thomas d’Aquin, quilibet tenetur fidem suam aliis propalare vel ad instructionem aliorum fidelium sive confirmationem, vel ad remprimendum infidelium insultationem, soit pour instruire ou affermir les autres fidèles, soit pour réprimer l’impertinence des infidèles. Sed aliis temporibus  instruere homines de fide non pertinet ad omnes fideles : mais quand il n’y a pas nécessité, instruire les gens dans la foi n’est pas l’affaire de tous les fidèles. 

Ma conclusion (…) : 

L’Église de Jésus-Christ est une, sainte, catholique, apostolique. A chaque époque, cette apostolicité, cette catholicité, cette sainteté, cette unité, animent ou désertent plus ou moins la structure de fondation divine sur laquelle repose temporellement sa continuité visible : la succession apostolique et la primauté du siège romain. Cette succession, cette primauté ne sont pas exemptes de défaillances graves ; aujourd’hui universellement catastrophiques. Mais ce qu’elles font mal, ou ce qu’elles ne font pas, personne d’autre ne peut le faire à leur place.

C’est pourquoi, plus qu’un réquisitoire, le présent opuscule [La trahison des commissaires, 2005], comme toutes mes autres chroniques religieuses, est une réclamation qui s’adresse principalement à la hiérarchie catholique."


Homme de peu de foi moi-même, je recopie pour le plaisir cette définition remarquable : 


"L’acte intérieur de la foi est l’acte d’une intelligence qui adhère à la vérité divine sous le commandement d’une libre volonté que Dieu guide par sa grâce." A réciter tous les jours !  

samedi 11 novembre 2017

"La nouvelle religion qui envahit le catholicisme français…"

Cette formule - de Jean Madiran - peut paraître excessive, en voici des éléments d’explication, je prends l’énumération de l’auteur en son cours : 

"L’épiscopat n’ayant ni rétracté ni condamné son rapport doctrinal invitant à ne plus demander à Dieu ce que le cultivateur demande à l’engrais, il a rendu inintelligible la foi en la Providence, il a désavoué et tourné durablement en dérision l’adage de bon sens : « Aide-toi et le ciel t’aidera » ; il a implicitement disqualifié la réponse de Jeanne d’Arc : « Les hommes d’armes combattront et Dieu donnera la victoire », réponse si parfaitement théologique qu’à bon droit elle peut être transposée en : « Les cultivateurs laboureront et sèmeront (et mettront de l’engrais) et Dieu fera lever la moisson. »

Encore un autre cas, également constitutif de la religion nouvelle. En 1969, l’épiscopat français décrétait, au nombre de « rappels de foi indispensables », qu’à la messe : 

« Il s’agit simplement de faire mémoire de l’unique sacrifice déjà accompli. »   

Ce « rappel de foi » était dans la dépendance de l’ordonnance épiscopale du 12 novembre 1960 par laquelle, sans référence à rien d’autre qu’à leur propre autorité, « les évêques de France réunis en assemblée plénière » rendaient obligatoire à partir du 1er janvier 1970 la messe en français, celle d’un Nouveau missel du dimanche désormais publié chaque année, selon un ordo non plus annuel mais s’étendant sur trois ans. Le nouveau missel pour l’année liturgique 1969-1970 proclamait en sa page 332 ce « rappel de foi » prétendument tiré de l’épître aux Hébreux. Il était destiné à reparaître ainsi tous les trois ans. Dans le nouveau missel des dimanches pour l’année 1973, il figura en effet pages 382-383. Désormais donc la messe, appelée de préférence eucharistie, restait peut-être un sacrement, mais elle n’était plus un sacrifice, substantiellement le même que celui de la Croix, avec le même prêtre et la même victime. Ainsi se trouvait aboli qu’entre le sacrifice de la messe et celui de la Croix, il y a cette différence et cette relation : sur la Croix, Jésus-Christ s’est offert en répandant son sang et en méritant pour nous ; sur les autels, il se sacrifie sans effusion de sang et nous applique les fruits de sa passion et de sa mort. 

Le menteur « rappel de foi » aurait donc dû reparaître dans le nouveau missel des dimanches de l’année 1976. Il en avait été subrepticement retiré, sans tambour ni trompette, sans aucune explication. Mais, là aussi, sans rétractation. La plus grande partie du clergé et des fidèles n’ont pas été avertis qu’ils ne devaient pas continuer à croire qu’à la messe « il s’agit simplement de faire mémoire de l’unique sacrifice déjà accompli ». Ils le croient plus ou moins. Ils ne savent plus ce qu’exactement il faut croire.  

Mais ils ne parlent plus du « saint sacrifice de la messe ».

L’expression est remisée au cimetière des formules qui disaient ce qu’elles disaient, et que l’on n’entend plus dans le langage ecclésiastique usuel, comme : 

« Jésus-Christ vrai dieu et vrai homme. »

Ou encore : 

« Après la consécration, le pain est le Corps, le vin est le Sang de Notre Seigneur Jésus-Christ, en ce sens précisé qu’il ne reste rien du pain et du vin, sauf leurs apparences. »

Ces formules sont celles par lesquelles l’Église exprime les mystères de la foi en lesquels nous croyons. Elles sont mystérieuses mais elles sont simples ; et notamment, elles sont simples à énoncer. Si on oublie de les énoncer ou si on le refuse, si on ne les énonce plus dans leur simplicité sans équivoque, si on les remplace par des énoncés ambigus et confus, c’est que l’on n’y croit plus, ou qu’on ne sait plus jusqu’à quel point y croire, et qu’on ne voit plus aucun motif de les enseigner comme des vérités certaines. On les considère comme les expressions facultatives et largement périmées d’un mythe plus ou moins vague en voie d’évolution. 

Du rang de vérité révélée, enseignée au nom de Dieu avec une rigueur dogmatique impliquant des exigences morales inébranlables, la religion catholique en France, dans ses expressions officielles, est en train de glisser à celui de mythe fondateur d’une idéologie humanitaire accompagnant souplement la diversité évolutive des consciences individuelles."


 - Beurk… La suite demain, en principe !