mardi 20 février 2018

Après tout, notre mollesse politique ne serait-elle pas due à une croyance persistante et fausse à la possibilité actuelle de l'art ?



Je reproduis sans commentaire (sur la question de l’artifice, j’aimerais bien ! mais ce qui suit est déjà assez long) ce texte dans lequel Jean Clair compare Marcel Duchamp au personnage principal du livre de Huysmans, A rebours, des Esseintes. Vous pourrez me semble-t-il constater sur pièces à quel point des individus esseulés peuvent anticiper par l’exemple, un exemple éventuellement pour eux douloureux, des évolutions plus globales - que d’ailleurs, je pense à Baudelaire, qui va être cité dans ce texte, ils n’approuveraient pas nécessairement. 

"Pour tromper ce taedium vitae qui imprègne une civilisation tardive, une Spätkultur, une civilisation d’après la mort de l’art, surchargée de mémoire et envahie de chefs-d’oeuvre, historiciste et sceptique, mais une civilisation où les signes d’un nouvel empire qui est le monde de la science se multiplient et inquiètent le regard par leurs configurations insolites, l’artiste se retire, il se fait amateur, critique, collectionneur. Duchamp, auprès des Arensberg comme auprès de Katherine Dreier, ses premiers mécènes, sera d’abord un collectionneur, et un expert, puis il deviendra le premier conservateur de la Société Anonyme, choisissant les oeuvres, rédigeant les notices, conseillant les achats. En bien de ces points, il ressemble au héros de Huysmans qui, pour échapper déjà à la condition de raté, s’était mué en dilettante, en collectionneur, en bibliophile, en décorateur, en consommateur de sensations rares et inédites.

« Il avait fouillé des bibliothèques, épuisé des cartons, s’était congestionné l’intellect  à écumer la surface de ces fatras, et tout cela par désoeuvrement, sans conclusion cherchée, sans but utile. » Le portrait de ce chercheur miné par l’acedia fin de siècle pourrait être celui de Duchamp à la bibliothèque Sainte Geneviève, feuilletant les vieux traités de perspective de Nicéron, d’Abraham Bosse ou du père Kirchner, ou les nouveaux traités de mathématiques de Jouffret et d’Henri Poincaré, à la recherche d’une impossible synthèse. C’est celui de des Esseintes, en proie à sa névrose fin de siècle et s’astreignant à ce qui ressemble finalement, ici comme là, chez Duchamp comme chez le héros de Huysmans, à de très modernes exercices spirituels, les ersatz d’une création devenue décidément impossible. 



Dilettantisme esthétique du collectionneur et curiosité oisive du curieux. Mais aussi dilettantisme érotique de celui qui recherche les aventures. Dilettantisme de Duchamp-don Juan, cet amateur de jeunes filles dans les bals donnés par la bonne société new-yorkaise dont Henri-Pierre Roché, dans Victor, tracera le portrait, comme des Esseintes collectionne les aventures sexuelles. 

Tous deux en effet sont célibataires, et tous deux sont misogynes. Tous deux sont héritiers de Baudelaire :  « La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable. » Celui qui affirme que « La Nature a fait son temps et que le moment est venu où il s’agit de la remplacer par l’artifice » et celui qui écrit : « On n’a que : pour femelle la pissotière et on en vit », ou bien encore qui raille les « abominables fourrures abdominales », sont à l’évidence de même souche. 

L’artifice doit se substituer à l’art parce que l’art est déjà mort. De même le cynisme en matière de sexualité doit-il remplacer l’amour parce que le temps est venu de substituer à la Nature, donc à la Femme qui en est la complice, le génie artificieux de l’homme. Les incursions de Duchamp dans l’inversion et dans le travestisme à travers son alter ego féminin Rrose Sélavy font écho aux curiosités singulières de des Esseintes, à sa fascination pour l’athlétique et monstrueuse Urania ou pour l’éphèbe à « la marche balancée »."

Ici, un appel de note : "Certains épisodes érotiques de la vie de jeune homme de Duchamp à New York, tels qu’ils ont été consignés par Roché dans ses Carnets, révèlent une nature féminine assez prononcée. Ainsi de la partie fine du 18 avril 1917 entre Duchamp, Roché et Louise Norton."

Je m’arrête finalement ici, la suite demain.

lundi 19 février 2018

"Par l’affliction plus sage devenu..."

J’avais prévu un texte assez long de Jean Clair, les circonstances en ont décidé autrement. Dans l’urgence, je ressors mon vieil exemplaire des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, affreux petit poche "GF" que je n’ai pas dû ouvrir depuis au moins vingt ans. Je n’ignore certes pas que c’est un texte sur les guerres de religion et que ce choix n'est pas fortuit. "Nul n’a peut-être mieux rendu l’atmosphère d’une guerre civile", nous dit la quatrième de couverture. Il faudrait à dire vrai vérifier si l’on peut glisser si facilement des « guerres de religion », expression également utilisée dans cette même quatrième, à celle de « guerre civile ». Admettons. On peut néanmoins émettre de sérieux doutes quant à la validité de l’expression de « guerre civile », si celle-ci devait avoir lieu, à propos de la France de 2018. Pour se disputer, il faut être deux, dit-on. Pour faire une guerre civile française, il faut deux camps français. 

 - Bref, quelques extraits pris au vol : 

"O France désolée ! ô terre sanguinaire , 
Non pas terre, mais cendre ! ô mère, si c’est mère
Que trahir ses enfants aux douceurs de son sein
Et quand on les meurtrit les serrer de sa main ! 
Tu leur donnes la vie, et dessous ta mamelle
S’esmeut des obstinez la sanglante querelle ; 
Sur ton pis blanchissant ta race se débat, 
Là le fruit de ton flanc faict le champ du combat."

"Je n’escris plus les feux d’un amour inconnu, 
Mais, par l’affliction plus sage devenu, 
J’entreprens bien plus haut, car j’apprens à ma plume 
Un autre feu, auquel la France se consume."

"Barbares en effect, Français de nom, Français, 
Vos fausses loix ont fait des faux et jeunes Rois, 


Impuissants sur leurs coeurs, cruels en leur puissance ; 
Rebelles, ils ont vu la désobéissance : 
Dieu sur eux et par eux desploya son courroux, 
N’ayant autres bourreaux de nous mesmes que nous."

dimanche 18 février 2018

"Dans les scènes païennes comme dans les tableaux religieux..." (Éloge de la littérature)

"Souriant, elle haussa légèrement les épaules, comme pour dire « vous êtes fou, vous voyez bien que ça me plaît ».

Il élevait son autre main le long de la joue d’Odette ; elle le regarda fixement, de l’air languissant et grave qu’ont les femmes du maître florentin avec lesquelles il lui avait trouvé de la ressemblance ; amenés au bord des paupières, ses yeux brillants, larges et minces, comme les leurs, semblaient prêts à se détacher ainsi que deux larmes. Elle fléchissait le cou comme on leur voit faire à toutes, dans les scènes païennes comme dans les tableaux religieux. Et, en une attitude qui sans doute lui était habituelle, qu’elle savait convenable à ces moments-là et qu’elle faisait attention à ne pas oublier de prendre, elle semblait avoir besoin de toute sa force pour retenir son visage, comme si une force invisible l’eût attiré vers Swann. Et ce fut Swann, qui, avant qu’elle le laissât tomber, comme malgré elle, sur ses lèvres, le retint un instant, à quelque distance, entre ses deux mains. Il avait voulu laisser à sa pensée le temps d’accourir, de reconnaître le rêve qu’elle avait si longtemps caressé et d’assister à sa réalisation, comme une parente qu’on appelle pour prendre sa part du succès d’un enfant qu’elle a beaucoup aimé. Peut-être aussi Swann attachait-il sur ce visage d’Odette non encore possédée, ni même encore embrassée par lui, qu’il voyait pour la dernière fois, ce regard avec lequel, un jour de départ, on voudrait emporter un paysage qu’on va quitter pour toujours.

Mais il était si timide avec elle, qu’ayant fini par la posséder ce soir-là, en commençant par arranger ses catleyas, soit crainte de la froisser, soit peur de paraître rétrospectivement avoir menti, soit manque d’audace pour formuler une exigence plus grande que celle-là (qu’il pouvait renouveler puisqu’elle n’avait pas fâché Odette la première fois), les jours suivants il usa du même prétexte. Si elle avait des catleyas à son corsage, il disait : « C’est malheureux, ce soir, les catleyas n’ont pas besoin d’être arrangés, ils n’ont pas été déplacés comme l’autre soir ; il me semble pourtant que celui-ci n’est pas très droit. Je peux voir s’ils ne sentent pas plus que les autres ? » Ou bien, si elle n’en avait pas : « Oh ! pas de catleyas ce soir, pas moyen de me livrer à mes petits arrangements. » De sorte que, pendant quelque temps, ne fut pas changé l’ordre qu’il avait suivi le premier soir, en débutant par des attouchements de doigts et de lèvres sur la gorge d’Odette, et que ce fut par eux encore que commençaient chaque fois ses caresses ; et, bien plus tard quand l’arrangement (ou le simulacre d’arrangement) des catleyas, fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore « faire catleya » devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de la possession physique — où d’ailleurs l’on ne possède rien — survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié. Et peut-être cette manière particulière de dire « faire l’amour » ne signifiait-elle pas exactement la même chose que ses synonymes. On a beau être blasé sur les femmes, considérer la possession des plus différentes comme toujours la même et connue d’avance, elle devient au contraire un plaisir nouveau s’il s’agit de femmes assez difficiles — ou crues telles par nous — pour que nous soyons obligés de la faire naître de quelque épisode imprévu de nos relations avec elles, comme avait été la première fois pour Swann l’arrangement des catleyas. Il espérait en tremblant, ce soir-là (mais Odette, se disait-il, si elle était dupe de sa ruse, ne pouvait le deviner), que c’était la possession de cette femme qui allait sortir d’entre leurs larges pétales mauves ; et le plaisir qu’il éprouvait déjà et qu’Odette ne tolérait peut-être, pensait-il, que parce qu’elle ne l’avait pas reconnu, lui semblait, à cause de cela — comme il put paraître au premier homme qui le goûta parmi les fleurs du paradis terrestre — un plaisir qui n’avait pas existé jusque-là, qu’il cherchait à créer, un plaisir — ainsi que le nom spécial qu’il lui donna en garda la trace — entièrement particulier et nouveau."


"Considérer la possession des plus différentes comme toujours la même et connue d’avance…", révérence gardée, il me semble que Proust se fait ici des idées. Comme disait Morand, "chaque femme à ses trucs d'amour". 

samedi 17 février 2018

En hommage à la loi sur les "Fake news" et à la transition dictatoriale en France...





En relisant ce texte, on voit bien pourquoi l’État social-libéral-macronien ne porte pas Maurras en son coeur, puisque dès 1902 (il écrira et publiera jusqu’à sa mort, en 1952), celui-ci décrivait avec acuité le fonctionnement de cet État soumis à l’Argent, et qui de ce fait peut et va se soumettre des forces qui sont, pourraient ou devraient lui être antagonistes, de l’Église à l’Intelligence (c’est à dire le monde intellectuel au sens large, presse, universités, écrivains…). 

"Heureux donc les peuples modernes qui sont pourvus d’une puissance politique distincte de l’Argent et de l’Opinion ! (…) Mais ceci n’est pas très facile en France, et l’on voit bien pourquoi. 

Avant que notre État se fût fait collectif et anonyme sans autres maîtres que l’Opinion et l’Argent, tous deux plus ou moins déguisés aux couleurs de l’Intelligence, il était investi de pouvoirs très étendus sur la masse des citoyens. Or, ces pouvoirs anciens, l’État nouveau ne les a pas déposés, bien au contraire. Les maîtres invisibles avaient intérêt à étendre et à redoubler des pouvoirs qui ont été étendus et redoublés en effet. Plus l’État s’accroissait aux dépens des particuliers, plus l’Argent, maître de l’État, voyait s’étendre ainsi le champ de sa propre influence ; ce grand mécanisme central lui servait d’intermédiaire : par là, il gouvernait, il dirigeait, il modifiait une multitude d’activités dont la liberté ou l’extrême délicatesse échappent à l’Argent, mais n’échappent pas à l’État. Exemple : une fois maître de l’État et l’État ayant mis la main sur le personnel et sur le matériel de la religion, l’Argent pouvait agir par des moyens d’État sur la conscience des ministres des Cultes et, de là, se débarrasser de redoutables censures. La religion est, en effet, le premiers des pouvoirs qui se puisse opposer aux ploutocraties, et surtout une religion aussi fortement organisée que le catholicisme : érigée en fonction d’État, elle perd une grande partie de son indépendance et, si l’Argent est maître de l’État, elle y perd son franc-parler contre l’Argent. Le pouvoir matériel triomphe sans contrôle de son principal antagoniste spirituel. 

Si l’État vient à bout d’une masse de plusieurs centaines de milliers de prêtres, moines, religieux et autres bataillons ecclésiastiques, que deviendront devant l’État les petites congrégations flottantes de la pensée dite libre ou autonome ? Le nombre et l’importance de celles-ci sont d’ailleurs bien diminués, grâce à l’Université, qui est d’État. Avec les moyens dont l’État dispose, une obstruction immense se crée dans le domaine scientifique, philosophique, littéraire. Notre Université entend accaparer la littérature, la philosophie, la science. Bons et mauvais, ses produits administratifs étouffent donc, en fait, tous les autres, mauvais et bons. Nouveau monopole indirect au profit de l’État. Par ses subventions, l’État régente ou du moins surveille nos différents corps et compagnies littéraires ou artistiques ; il les relie ainsi à son propre maître, l’Argent ; il tient de la même manière plusieurs des mécanismes par lesquels se publie, se distribue et se propage toute pensée. En dernier lieu, ses missions, ses honneurs, ses décorations lui permettent de dispenser également des primes à la parole et au silence, au service rendu et au coup retenu. Les partis opposants, pour peu qu’ils soient sincères, restent seuls en dehors de cet arrosage systématique et continuel. Mais ils sont peu nombreux, ou singulièrement modérés, respectueux, diplomates : ce sont des adversaires qui ont des raisons de craindre de se nuire à eux-mêmes en causant au pouvoir quelque préjudice trop grave. L’État français est uniforme et centralisé : sa bureaucratie atteignant jusqu’aux derniers pupitres d’école du dernier hameau, un tel État se trouve parfaitement muni pour empêcher la constitution de tout adversaire sérieux, non seulement contre lui-même, mais contre la ploutocratie dont il est l’expression. 


L’État-Argent administre, dore et décore l’Intelligence ; mais il la muselle et l’endort. Il peut, s’il le veut, l’empêcher de connaître une vérité politique et, si elle voit cette vérité, de la dire, et, si elle la dit, d’être écoutée et entendue. Comment un pays connaîtrait-il ses besoins, si ceux qui les connaissent peuvent être contraints au silence, au mensonge ou à l’isolement ?"




vendredi 16 février 2018

Archéologie du gauchisme culturel, de droite comme de gauche, suite...

« Lui »  « il », c’est Jacques Chirac, héritier des surréalistes, à l’origine du Musée des Arts Premiers : 

"« Pour lui, dit un biographe, le christianisme n’a ni l’ancienneté, ni la tolérance, ni la véritable profondeur mystique des grandes religions asiatiques ». Il avoue son aversion pour la civilisation de la pierre qui s’est épanouie à Rome et à Athènes, civilisation de Barbares : « Ici ne se trouvent sûrement pas nos racines et c’est une imposture de prétendre que nous sommes issus de Rome et d’Athènes… » Et encore, insistait-il récemment auprès d’un journaliste : « Rome a été une civilisation occupationnelle (sic) qui a asservi les autres peuples, une civilisation de type colonial. »"


Le « (sic)  » est de Jean Clair. Je n’aurais pas dit mieux. 

jeudi 15 février 2018

Jacques Chirac désespérément de gauche.

"On a pu dire que « le musée du quai Branly est le fils adultérin du musée de l’Homme et du musée des Arts africains comme il en est aussi le parricide » [Martine Segalen]. Le démantèlement de deux institutions prestigieuses, un parti pris architectural où le kitsch, trop souvent, le dispute au ridicule et au galimatias, l’absence d’une équipe scientifique permanente, etc., mais d’abord, l’obligation, qui est le fait du prince, d’une approche esthétisante de l’oeuvre, alors même que les termes de « beau » et d’« art » n’existent pas dans la plupart des des langues des cultures exposées, font craindre que la volonté de spectacularisation ne l’ait emporté sur la nécessité de la recherche."

Goûtons la litote finale, mais c’est bien sûr l’incise précédente qui fait le sel de cette phrase : il ne s’agit certes pas, et ce n’est pas le propos de notre camarade de route Jean Clair, de nier la beauté des objets que l’on peut trouver aux Musée des Arts premiers ; il n’en est pas moins révélateur que les concepts et les termes de « beau » et d’« art » puissent être absents de l’esprit de ceux qui les ont fabriqués. C’est une critique à l'égard de leur culture, mais pas seulement  : cela signifie aussi que nous projetons sur eux une passion d’hypertrophie de l’art qui fait partie de nos pathologies propres. 

mercredi 14 février 2018

Un peu de poésie dans ce monde de brutes...

Verlaine parle de lui, il aime un peu trop cela sans doute, mais ce petit poème, "Mon apologie", s'il n'est pas sans défauts, a surtout des qualités, dont celle de fuir "le rance juste milieu". Verlaine était certainement plus "tiède" qu'il ne l'aurait lui-même souhaité. Mais qui n'a de défauts, devant Dieu ?...

"Je suis un homme étrange, à ce que l’on me dit ;
Aux yeux de quelques-uns pur et simple bandit,
Pur et simple imbécile aux yeux de quelques autres ;
D’autres encor m’ont mis au rang des faux apôtres,
Pourquoi ? D’aucuns enfin au rang des dieux, pourquoi,
Mon Dieu ? Quand je ne suis qu’un bonhomme assez coi,
Somme toute, en dépit de quelque incohérence.

Or j’ai souffert pas mal et joui non moins : rance
Juste milieu, je t’ai toujours mal reniflé,
Malgré tout mon désir de vivre mieux réglé.
Mieux équilibré, comme parlerait un sage
De nos jours après tout sages, selon l’usage
Des jours anciens et futurs.
                                           Donc, j’ai souffert
Beaucoup et surtout de mon fait, à découvert,

Par exemple, et saignant ainsi que pour l’exemple,
Et scandaleux comme l’ilote. Oui, mais quel ample
Et bon remords me prit, par la grâce de Dieu,
De mes fautes d’antan, presque juste au milieu
De l’expiation de tant de jouissances !

Et, dès lors, j’ai vécu de toutes les puissances
Du cœur et de l’esprit bien mûris par l’été
Splendide du bonheur et de l’adversité.
Voilà pourquoi je suis ce qu’on nomme cet homme
Étrange, et qui ne l’est, encore qu’on le nomme

Tel. Au plus un original ; encore, encor ?
Car je ne pose pas dans tel ou tel décor,
Que je sache, et mon geste est d’un complet nature,
Triste ou gai, je concède assez vif, d’aventure,
Quand il sied, assez lent par hasard, s’il le faut.

Donc, ô mes amis chers, prisez pour ce qu’il vaut
Mon caractère tel qu’il est : tout d’une pièce ?
Non, et je ne crois pas qu’il emporte en l’espèce,
Mais fort peu compliqué ; de bonne foi toujours ?
Non, car je suis un homme et je ne suis pas l’ours
Des solitudes, brave bête un peu farouche,
Mais si franche ! — et je mens parfois, plutôt de bouche
Qu’autrement, mais enfin je mens… au fond, si peu !

Et oui, j’ai mes défauts, qui n’en a devant Dieu ?
J’ai mes vices aussi, parbleu ! Qui n’en a guère
Ou beaucoup ? Mais à la guerre comme à la guerre
Il faut me supporter ainsi, m’aimer ainsi
Plutôt, car j’ai besoin qu’on m’aime.
Plutôt, car j’ai besoin qu’on m’aime.Et puis ceci :
Dieu m’a béni, lui qui punit de main de maître,
Terriblement, et j’ai reconquis tout mon être
Dans le malheur tant mérité, tant médité,
Et c’est ce qui m’a fait meilleur, en vérité,
Que beaucoup d’entre ceux dont si stricte est l’enquête.


Mais, Seigneur, gardez-moi de l’orgueil, toujours bête !"

mardi 13 février 2018

Le réalisme n'est pas le matérialisme.

"La question cruciale est de savoir si l’homme peut se délivrer de la peur. Il importe plus d’y parvenir que d’armer l’homme ou de lui fournir des médicaments. La force et la santé demeurent en l’intrépide. Au contraire, la crainte assiège même ceux qui s’arment jusqu’aux dents - et ceux-là plus que d’autres. On peut en dire autant de ceux qui nagent dans l’abondance. Les armes, les trésors, les médicaments sont impuissants à conjurer les menaces. Ce ne sont que des pis-aller. (…)

Il importe pourtant de savoir que la peur ne se laisse jamais entièrement conjurer. (…) La peur demeurera toujours le grand partenaire de nos dialogues, en toute délibération de l’homme avec lui-même. Mais elle tend à là transformer en monologue, et n’a le dernier mot que si elle y parvient."


E. Jünger, que je cite me semble-t-il pour la première fois à ce comptoir. J’extraits ces lignes du Traité du rebelle, feuilleté au bonheur la chance, comme on dit, et ne me suis pas gêné pour modifier quelque peu ce que je lisais, sans je crois trahir la signification globale. 

lundi 12 février 2018

Un peu de clarté grâce à Alain de Benoist.

Le lien : https://www.alaindebenoist.com/2018/01/22/lelection-demmanuel-macron-a-ete-un-veritable-fait-historique/

"Une autre tendance lourde, à laquelle on n’attache pas assez d’importance, c’est la décomposition progressive des classes moyennes, qui se retrouvent aujourd’hui de plus en plus menacées de déclassement. Les bénéficiaires de la mondialisation ont, jusqu’ici, bénéficié du soutien de deux secteurs protégés : les fonctionnaires et les retraités. Or, les fonctionnaires sont en passe de perdre leurs « privilèges » et les retraités, qui ont largement voté pour Macron, sont les principaux perdants des dernières réformes fiscales. Les puissants savent très bien que nous ne sommes plus à l’époque des Trente Glorieuses qui avaient vu enfler les classes moyennes parce que tout le monde finissait par bénéficier peu ou prou des profits accumulés au sommet de la pyramide. Aujourd’hui, la pyramide a cédé la place au sablier : les profits ne redescendent plus jusqu’à la base, les pauvres sont de plus en plus pauvres et de plus en plus nombreux, et les plus riches cherchent à rafler la totalité du gâteau parce qu’ils voient bien que sa taille ne cesse de diminuer.

Le « capital culturel », disait Bourdieu, joue autant que le « capital économique ». Une grande partie de la moyenne bourgeoisie se sentait, jusqu’ici, en état d’insécurité culturelle, mais non d’insécurité sociale : en clair, elle déplorait l’immigration, mais ne craignait pas pour son pouvoir d’achat, son patrimoine ou son statut social. C’est elle qui a voté pour Fillon, alors que les classes populaires l’ont boudé. Le Front national, au contraire, a surtout recueilli le vote des classes populaires de la France périphérique, c’est-à-dire de ceux qui se sentent à la fois en situation d’exclusion sociale et d’exclusion culturelle : non seulement ils sont frappés par le chômage, mais ce sont eux qui subissent de plein fouet les conséquences de l’immigration. La tendance actuelle devrait logiquement faire basculer une grande partie de la classe moyenne vers les classes populaires. Exclusion sociale et exclusion culturelle vont donc s’ajouter l’une à l’autre dans des proportions croissantes, ce qui va faire s’évaporer une partie de la majorité actuelle. Peut-être est-ce ainsi que l’alliance des conservateurs et des populistes pourra se réaliser."


Sur le papier, ce n’est pas idiot. Mais l’on se demande parfois à quel point les Français doivent souffrir, et vont devoir souffrir Macron, comme on dit dans le théâtre classique, pour comprendre quelque chose. Plus passif tu meurs, en somme. 

dimanche 11 février 2018

"Tu es jeune ? A mort !"

Si l’on suit Paul Yonnet, dont je retrouve cette citation, et malgré le bémol consolateur (?) final, la modernité a aussi commencé par un génocide d’enfants : 

"Cette aventure contraceptive prend germe à peu près à cette époque. Les parents, alors, tout doucement, commencent à ne plus accepter d'avoir des enfants comme ils arrivent, et tels qu'ils arrivent. Ils les abandonnent au « tour » des institutions charitables, ce qui équivaut en ce temps-là à un infanticide, puisque le taux de mortalité est dans ce cas de 80 à 90% : c'est même un phénomène de masse, qui accompagnera la sortie du monde moderne des entrailles de l'Ancien Régime. Au XIXe siècle, 40% des enfants naturels sont abandonnés. Cela ne signifie pas que les Français se désintéressent de leur progéniture, c'est même exactement le contraire. C'est parce qu'ils commencent à accorder aux enfants une certaine considération qu'ils refusent d'accepter ceux qu'ils estiment ne pouvoir élever convenablement."


Quoique l’on pense de ce dernier argument, il me semble difficile de nier qu’il y a là un côté tristement darwinien. - Après, les plus faibles sont toujours les premiers à trinquer, ce n’est pas nouveau. Ce qui est plus frappant, c’est la continuité dans l'identité et l'âge de certaines victimes, de l’abandon des enfants aux différents moyens, pilule, avortement, de les liquider plus ou moins visiblement. 

samedi 10 février 2018

"Tu es vieux ? A mort !"




Dernière incursion je pense dans le livre de J. Clair sur le surréalisme. Comme je vous ai déjà prévenu à deux reprises que tout ne m’y semblait pas aussi rigoureux que nécessaire, je me contente aujourd’hui de juxtaposer quelques extraits du livre, sans les commenter ou éventuellement les amender. Les rapprochements que vous pouvez faire avec des figures contemporaines sont évidents, mais vous êtes aussi capables j’espère de ne pas confondre rapprochements et identifications (ou amalgames, comme ont dit maintenant).

Les nazis : "Leurs dirigeants, si durs dans l’action, sont des têtes faibles, qui font volontiers appel, pour ces invocations du passé qui nous parle au nom d’un futur qui vient, aux devins, aux astrologues, aux spirites. D’un côté, on a recours à Albert Speer, technicien hors pair, pour l’urbanisme et pour l’armement, mais de l’autre à Alfred Rosenberg et à sa théosophique et raciste Thule Gesellschaft. D’un côté à von Braun pour la conquête spatiale, mais de l’autre à l’astrologue Hörbiger et à sa Glazial-Kosmogonie. Himmler se croit le chef du futur SS Staat pour autant qu’il se croit la réincarnation sur terre d’Henri Ier l’Oiseleur. (…)

Tout aussi effrayantes sont, de l’autre côté, les théories fantasmagoriques de la biologie et de la génétique soviétiques. Lyssenko, après Mitchourine, impose la théorie d’un bios modelable à volonté, selon le milieu et l’hérédité prétendue des caractères acquis, dans le même où la collectivisation forcée fait mourir de faim des millions de paysans."


"L’idéologie surréaliste n’avait cessé de souhaiter la mort d’une Amérique à ses yeux matérialiste et stérile et le triomphe d’un Orient dépositaire des valeurs de l’esprit. (…) Aragon, en 1925 : 

« Nous aurons raison de tout. Et d’abord, nous ruinerons cette civilisation qui vous est chère, où vous êtes moulés comme des fossiles dans le schiste. Monde occidental, tu es condamné à mort. Nous sommes les défaitistes de l’Europe… Que l’Orient, votre terreur, enfin à notre voix réponde. Nous réveillerons partout les germes de la confusion et du malaise. Toutes les barricades sont bonnes, toutes les entraves à vos bonheurs maudits… »

Ne manque pas même à la péroraison sa dimension oraculaire : 

« Et que les trafiquants de drogue se jettent sur nos pays terrifiés. Que l’Amérique au loin croule de ses buildings blancs… » (…)


Dans la Lettre aux écoles du Bouddha, écrite par Antonin Artaud, c’est encore l’appel forcené à « un mysticisme d’un nouveau genre », capable de sauver l’Occident du matérialisme : « L’Europe logique écrase l’esprit sans fin (…). Comme vous, nous repoussons le progrès : venez, jetez bas nos maisons. » Et toujours, dans un texte collectif signé par le groupe entier : « C’est notre rejet de toute loi consentie, notre espoir en des forces neuves, souterraines et capables de bousculer l’Histoire, qui nous fait tourner les yeux vers l’Asie… C’est au tour des Mongols de camper sur nos places », etc.

« Bien avant qu’un intellectuel nazi n’ait annoncé “Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver”, écrivait Hannah Arendt dès 1949, les poètes avaient proclamé leur dégoût pour “cette saleté de culture” et poétiquement invité “Barbares, Scythes, Nègres, Indiens, ô vous tous, à la piétiner.” »"


"On commence de reconnaître, serait-ce à regret, qu’en bons disciples de Marinetti, les représentants de l’avant-garde soviétique, ceux qu’on appelait, dans une novlangue orwellienne, les « Kom-Fut », les Futuristes-Communistes, écrivains et poètes, dans les années qui suivirent immédiatement la guerre civile, menèrent campagne contre tout ce qui était vieux, dépassé et bourgeois. Le plus célèbre, Maïakovski, dans son poème « 150 000 000 », écrit en 1919-1920, c’est-à-dire au moment même où Breton fonde le surréalisme, célèbre la vengeance des masses en mouvement au moyen de « la baïonnette [du] browning et [de] la bombe » : 

Les poètes
qui s’appliquent à geindre vers le ciel, 
oubliez-les


[…]

Tu es vieux ? A mort ! 
Et les crânes feront des cendriers
Quand la vieillesse sera balayée
par un sauvage saccage
nous entonnerons le monde
d’un nouveau mythe.

Le fondateur du Suprématisme, Malévitch, écrira de même : 

« Ma philosophie : détruire tous les cinquante ans villes et villages anciens, bannir la nature des limites de l’art, supprimer l’amour et la sincérité dans l’art, mais en aucun cas ne tarir la source vivante de l’homme, la guerre. »"


Toutes les coupures à l’intérieur des textes cités sont de J. Clair. On pourrait répondre à Malévitch que cette source vivante a précisément peu de chances d’être tarie, et qu’il est plus prudent (j’emploie le mot aussi au sens de vertu prudentielle) de la canaliser aux meilleures fins possibles, plutôt que de l’exalter. Mais j’ai dit que je ne commentais pas…


vendredi 9 février 2018

"L’homosexualité ne supprime pas la nature…"

 - De là à dire qu’à l’instar de la grâce, évoquée hier à ce comptoir par Saint Thomas d’Aquin, elle la perfectionne, il y a un pas. Mais enchainons : 

(Le lien : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/01/26/31003-20180126ARTFIG00197-en-tant-qu-homosexuels-il-est-de-notre-devoir-de-prendre-position-contre-la-pma-et-la-gpa.php)

"Le désir d'enfant chez les personnes homosexuelles est éminemment légitime, mais ne peut cependant se réduire à une question d'accès à l'égalité, à des droits, et à la lutte contre les discriminations. Une telle vision simpliste implique en effet qu'il existerait une inégalité dans l'accès à la procréation pour les homosexuels, que cette inégalité serait le fruit d'une discrimination, et qu'il appartiendrait donc à l'État de corriger cette situation en ouvrant la PMA aux couples de femmes et en légalisant la GPA. Or, cet argument est fallacieux. En effet, deux hommes ou deux femmes ensemble ne peuvent intrinsèquement concevoir un enfant et cette impossibilité de procréer est une donnée objective qui n'est pas le fruit d'une quelconque action discriminante de la société ou de l'État ; elle est de nature, et propre à la condition homosexuelle. En ce sens, les personnes homosexuelles ne peuvent prétendre à une réparation de l'État afin de pallier une discrimination puisque cette dernière n'existe pas. Dire cela n'est pas de l'homophobie, mais simplement un rappel objectif des faits. Ce constat est peut-être difficile à entendre pour certains, mais nous pensons pour notre part qu'assumer pleinement son homosexualité revient aussi à accepter les limites qui en découlent."

Je cite tout ce passage, issu d'un article dont les auteurs s’expriment « en tant qu’homosexuels », pour sa clarté bienvenue, mais c’est la dernière phrase qui a le plus attiré mon attention, me rappelant une vieille idée. On parle toujours de « fierté », mais cela fait longtemps maintenant (que je vieillis et) que je me demande si cette fierté si fièrement hurlée n’est pas surtout une honte persistante, projetée sur le reste du monde pour cacher qu’on l’éprouve encore, maquillée en revendication égalitariste agressive et se voulant culpabilisante. J’avais eu cette intuition en discutant avec de vieux pédés qui ne comprenaient pas trop leurs héritiers et l'envie (?) de ceux-ci de se marier et d’avoir des enfants, alors qu’eux-mêmes avaient été trop contents d’échapper à ce qu’ils estimaient être des contraintes et des servitudes dont leur homosexualité leur avait permis de se libérer. 


Bien évidemment, en la matière, une génération n’a pas nécessairement raison plus qu’une autre - même si un décliniste pourrait souligner qu’il n’y a pas de raison que la décadence généralisée épargne les neurones et la morale des homosexuels. Quoi qu’il en soit, et après je me tais, il me semble pas aberrant d’attribuer certaines des très aberrantes revendications actuelles de certains homosexuels à un très banal refoulement d’une culpabilité qu’ils renvoient à une société qui certes est ce qu’elle est, et qui sans doute n'a pas à en être fière, mais qui sur ce point n’en peut mais. 

jeudi 8 février 2018

"La grâce ne supprime pas la nature...

Bon, je pique plein de trucs sur Le salon beige ce soir : 

"Une immigration sans assimilation est une colonisation, et celle-ci doit être rejetée. (…) Le langage du multiculturalisme a été importé d’Amérique. Cependant, la grande période d’immigration vers les Etats-Unis s’arrêta au début du XXème siècle, en une période de croissance économique rapide et remarquable, dans un pays n’ayant virtuellement pas d’Etat-providence, doté d’un sens très prononcé de l’identité nationale à laquelle les immigrés étaient tenus de s’assimiler. Après avoir laissé entrer un nombre considérable d’immigrants, l’Amérique ferma presque complètement ses portes durant près de deux générations. L’Europe devrait apprendre de l’expérience américaine plutôt que d’adopter des idéologies étatsuniennes contemporaines. (…) Nous ne devons pas permettre à l’idéologie multiculturaliste de déformer nos jugements politiques sur la meilleure manière de servir le bien commun ; lequel exige pour commencer une communauté nationale assez unitaire et solidaire pour voir son bien comme commun ! " (Extrait d’un texte dont j’ignore les auteurs, Le salon en cite une partie, les coupures sont de votre serviteur.)

"La grâce ne supprime pas la nature, mais la perfectionne." (Thomas d’Aquin, cité par V. Hoch)

Et puis ma Lévy préférée, la soeur de B-Idéologie française-H-Elle, quand même : 

"Un juif accompli ne peut être que catholique. Sinon, il reste au mieux, dans l'attente et le silence d'une révélation inachevée ; au pire, prisonnier de l'imposture d'une Loi ayant méconnu la Grâce de l'Incarnation du Verbe récapitulant tous les préceptes et commandements en Son Amour. Le mot « juif » ne devrait donc renvoyer qu'aux douze tribus d'Israël et au royaume de Juda d’il y a plus de 2000 ans…"

(Il serait piquant qu'aux yeux des historiens, dans quelques décennies, Bernard-Henri soit moins connu que Véronique, que l'on parle du « frère de » Véronique, comme nous parlons maintenant de la soeur de BHL...)

mercredi 7 février 2018

Le 11 septembre n'est rien à côté du 21 janvier.




Un peu de temps devant moi, reprenons la discussion d’avant-hier. Voici donc ce que Jean Clair répond à Jean Baudrillard, cette citation suit immédiatement, dans son livre, la précédente : 

"Pour remettre l’idéologie de la gauche à l’endroit, et le fascisme à sa place, on serait tenté de retourner l’argumentation de Baudrillard ou, si l’on veut, de faire fonctionner sa sophistique à l’envers. C’est dans la mesure où nous rêvons les choses qu’elles ne s’accomplissent pas. Rêver, c’est la permission de ne pas agir. L’action n’est pas la soeur du rêve. Elle n’en est pas l’accomplissement, fût-ce par des mains étrangères. Le rêve n’attend pas de la réalité qu’elle comble une attente qu’il sait ne pas appartenir à l’ordre de la réalité. Rêver, c’est différer et, dans la différence, c’est s’épargner la peine de passer à l’acte. Quand même passer à l’acte signifierait passer la main à des exécuteurs de basses oeuvres. 

Le surréalisme, à cet égard, dans l’importance qu’il donnait au rêve, n’aura jamais débouché sur une action concrète. Personne, à Paris, dans les années vingt, n’était jamais descendu dans la rue, revolvers au poing  - avec le pluriel - pour tirer sur la foule. [Note de AMG : c’était selon Breton, qui était paraît-il très fier d’avoir écrit revolver au pluriel, d’où l’incise moqueuse de J. Clair, l’acte surréaliste par excellence.]

(…) Contrairement à des pays où l’on a tendance à joindre le geste à la parole, et à considérer que l’action doit suivre le discours, demeure en France la tradition d’une autonomie de la parole, mais aussi de sa gratuité, sinon de sa gloriole. Elle n’invite guère au passage à l’acte et, même, le décourage. Le mot n’engage à rien. Il y a une « franchise » du verbe, au double sens du terme, où la littérature est exonérée du devoir de rendre des comptes. (…)

C’est dans la mesure où le surréalisme a voulu considérer le langage comme un don - don de la parole à travers les processus automatiques et inconscients - qu’il a pu aussi, comme on dit, se payer de mots. Si le langage est gratuit, usons-le, abusons-le. Des Tartarins de la Révolution… Bourgeois ou petit-bourgeois, à qui les mots avaient été donnés, comme leur avaient été donnés l’éducation, le bien-être, les habits élégants, les monocles et l’usage du langage, plus tard de bonnes écoles, les surréalistes usèrent des mots sans trop y penser, comme on use ses pantalons, assurés qu’on est qu’on vous les remplacera. [Note de AMG : quelques pages plus tard, notre auteur écrit : "La spontanéité, la créativité, l’association libre, les mots en fête, tout ce qui, chez les surréalistes, n’étaient jamais que des caprices de nantis qui, une fois formés aux humanités classiques, avaient gaspillé allègrement leur héritage, s’est changé peu à peu, par glissements progressifs d’une pédagogie fascinée par le moderne, en autant d’impératifs d’une éducation nationale misérable mais prétendue mise à jour, asservie mais proclamée « émancipée »."]

Si l’on considère en revanche que le langage n’est pas un don, mais qu’il est une dette, contractée auprès de nos prédécesseurs, si l’on reconnaît que l’on se doit au langage, que l’on demeure redevable envers les mots, si l’on croit que chaque mot doit être justifié par ses gestes, on entre alors dans un processus éthique et linguistique tout différent. [En note, J.C. ajoute : "Ce serait plutôt là la forma mentis de ceux qui sont issus des milieux populaires, chez qui le langage n’est jamais « donné » et qui passeront leur vie à apprendre à parler. Parmi ceux évoqués ici, et sans distinction d’appartenance politique, on peut citer Camus, Céline, Parain, Queneau." Et Jean Clair lui-même, ajoute AMG à la place de l’auteur ; AMG dont l’effort précisément au fil des années, est de sortir du camp des premiers pour rejoindre, autant qu’il lui est possible, le sens de la responsabilité des mots des seconds. Sans les idéaliser : Céline a parfois perdu les pédales de ce point de vue…]

Autrement dit, le surréalisme, dans son rapport à la réalité, aurait agi, si l’on suit l’argumentation de Baudrillard, comme un parafoudre. Il aurait évité l’épreuve violente de la réalité que nos voisins immédiats ont subie. Nous sommes restés à l’écart des grandes convulsions révolutionnaristes des années 70, alors même que nous les avions souhaitées. 

Le surréalisme et ses suites auraient été une sorte d’Ersatzbildung, une formation de substitution, qui nous aura permis d’éviter les épreuves. Mais il aura été aussi un jeu intellectuel, subtil et futile, qui nous a privés, in fine, de la capacité de penser le monde réel, et éventuellement si, comme disait Alain, penser c’est peser, de peser sur son cours. 

Dire cela, ce serait en quelque sorte absoudre le surréalisme. Ce serait dire que le « surfascisme » de Bataille, à tout prendre, valait mieux qu’un fascisme proprio motu comme l’ont connu l’Italie et l’Allemagne. Sans doute. Mais nous sommes restés en l’air, sans plus trop savoir comment dire la réalité, ni quel ton adopter."

Et l’on rejoint ici des pages frappantes des Modérés d’Abel Bonnard, dans lesquelles il décrit la façon qu’ont les Français de léviter, de flotter, sans prise sur le réel, comme si leur histoire avait été suspendue, c’est le terme utilisé par Bonnard, mise entre parenthèses, empruntée, depuis la mort de Louis XVI ; la découpe qui alors eut lieu les aurait amputés d’une partie d’eux-mêmes, au point de troubler aussi bien leur conscience d’eux-mêmes que leurs capacités d’analyse, voire de simple perception du réel. De cela, dans cette optique, les surréalistes, notamment en leur aspect de nantis décadents, seraient une cause aussi bien qu’un symptôme - et il faut ici repenser à leur masochisme antinational, évoqué la dernière fois. 


Il s’agit là bien sûr d’une esquisse à grands traits d’un processus subtil ; il y a quelque cohérence pourtant à constater que, à côté de leur goût persistant pour les grands mots et les envolées lyriques - dont le niveau baisse, comme le niveau du reste - Yann Moix !!! -, les Français manifestent une hébétude persistante, si j’ose dire, devant les évolutions ethnico-culturelles en cours. Peut-être finalement sont-ils remplacés depuis longtemps par les zombies qu’ils sont devenus, peut-être les autres ne font-ils que matérialiser et symboliser ce processus. "La guerre du Golfe n'a pas eu lieu", avait aussi écrit Baudrillard. De même, le Grand Remplacement aurait eu lieu avant d'avoir lieu.

Et votre serviteur se battrait contre des fantômes de moulins à vent. Quichotte et Pança à la fois !

mardi 6 février 2018

Vous reprendrez bien un peu de Jean Clair ?

Ce n’est qu’un bref paragraphe aujourd’hui, je reviendrai sur la question de notre rapport au 11 septembre lorsque j’aurai un peu plus de temps. Dans son Journal atrabilaire, notre auteur médite sur Le tour de France par deux enfants, dans lequel deux petits Lorrains découvrent, émerveillés, le reste de la France, pour conclure que, aujourd’hui : 

"André et Julien ne quitteraient pas Phalsbourg pour rejoindre la France. Ils refermeraient les portes fortifiées de leur ville pour réclamer l’autonomie de leur Lorraine natale. 

Vient le moment où des nations autres, des religions, des croyances, des langues différentes, plus vigoureuses, plus sûres d’elles-mêmes, font la vidange et prennent la place. Soutiers, boueux, balayeurs, hommes de peine et femmes de ménage, tous chargés du soin des vieilles sociétés d’Occident, déposeront bientôt le corps affaibli dont ils ont la charge. Un pays qui n’est plus conscient ni fier de ses propres idéaux finit seulement par appeler pluralisme ou tolérance ce qui n’est qu’impuissance."


R. I. P. Qui survit par la vidange périra par la vidange, somme toute. 

lundi 5 février 2018

Mea Culpa. Bagatelles pour un massacre. L'école des cadavres. Les beaux draps.



Ce blog est né, non du 11 septembre, mais de la lecture de la Diatribe d’un fanatique, de Jean-Pierre Voyer, dans lequel le premier livre paru sur le sujet, Une lueur d’espoir, de Marc-Édouard Nabe, est abondamment cité. Vinrent la découverte des autres livres de JPV (puis celle, moins systématique, de ceux de MEN), l’impossibilité pour moi depuis le 11 septembre d’ignorer la confrontation du vide spirituel de l’Occident contemporain et le courage de certains combattants musulmans, en Irak notamment. Les premières années, toujours sous l’influence de J.-P. Voyer et de sa culture situationniste et post-situationniste, la plupart de mes textes, quand il ne s’agissait pas d’invectives à l’égard des puissants de ce pays, ou de ceux qui avaient envie de le devenir, sionistes pour la plupart, étaient consacrés à la notion de groupe : qu’est-ce qui lie les individus entre eux, les pousse ou les oblige à « faire groupe » ? La toile de fond étant un parallèle entre la solidarité qu’il pouvait y avoir entre certains membres de l’oumma musulmane et l’atomisation, voulue par le capitalisme, des individus en Europe occidentale et aux États-Unis. 

Avec le recul, les erreurs que j’ai alors pu commettre sont, en vrac, les suivantes. : 

 - Une omission sinon totale du moins regrettable de la famille en tant qu’exemple de groupe, alors que c’en est tout de même, hélas ou pas hélas, le type canonique ; 

 - Une surestimation de la solidarité en question au sein de l’oumma, couplée à une prise en compte trop légère de ce que racontaient les sionistes sur les musulmans. Pour le dire très simplement, ce n’est pas parce que ces gens-là m’horripilaient (cela n’a pas changé), ce n’est pas parce qu’ils se permettaient atrocités et mensonges à l’égard des Palestiniens, que ce qu’ils pouvaient dire sur l’Islam, les musulmans, les banlieues françaises, etc., était nécessairement faux ; 

 - Une acceptation inconsciente de toutes les conneries que l’on enseignait (cela non plus n’a pas changé…) sur la foi chrétienne comme sur l’histoire de l’Église, en milieu scolaire comme dans les journaux. Je n’ai jamais eu d’attirance spirituelle pour l’Islam, mais il m’a fallu plusieurs années, et d’autres rencontres intellectuelles, Chesterton notamment, pour comprendre qu’il existait en nos contrées une religion assez anticapitaliste pour me plaire, et surtout intellectuellement bien plus riche que ce que j’avais pu concevoir. 

Ajoutons que les Arabes musulmans, ces dernières années, en France ou ailleurs, ont fait ce qu’il fallait, je ne parle pas seulement des attentats terroristes, pour me faire revenir de certaines illusions à leur égard. Quand bien même l’épisode tragicomique récent de l’expulsion de roms squatteurs par des Arabes musulmans venus par solidarité avec l’un d’entre eux, incite à se demander si des Français de souche, comme l’on dit maintenant, auraient été aussi rapidement aussi solidaires avec un vieux propriétaire de 75 ans victime d’une même bande de squatteurs/pilleurs. 

Bref ! Je vous raconte tout cela pour clarifier mes propres idées, me présenter un peu plus précisément aux nouveaux lecteurs que quelques facéties sur mon compte twitter m’ont permis de « recruter », et parce que cela me semble une bonne introduction à la citation du jour. Il s’agit d’un texte de Jean Clair, pour changer, issu de son petit bouquin sur le surréalisme, dont je vous disais le 27 janvier dernier, qu’il était dans son ensemble d’une argumentation moins dense que d’autres ouvrages du même auteur. Quoi qu’il en soit, dans ce livre publié en 2003, J. Clair aborde les liens entre le 11 septembre, sa réception par les intellectuels français et l’héritage du surréalisme, ceci notamment à l’occasion d’un célèbre article de Jean Baudrillard, L’esprit de la terreur, paru dans Le Monde le 3 novembre 2001. - Vérification faite, Jean Clair commet une erreur, cet article s’intitule L’esprit du terrorisme - à dessein j’évite aujourd’hui de le lire. Mais allons-y pour la citation : 

"On retrouvera la même ambiguïté dans l’analyse faite récemment par Jean Baudrillard (…) de l’attentat des tours jumelles du 11 septembre à Manhattan. 

Deux de ses expressions firent scandale : il y parlait de la « jubilation prodigieuse de voir détruire cette surperpuissance mondiale, mieux, de la voir en quelque sorte se détruire elle-même, se suicider en beauté. » (…)

On retrouvait dans ce jeu dialectique un travers de l’intelligence française qui consiste à absoudre le crime à force de l’expliquer et à confondre finalement la victime et l’assassin. Nous serions des suicidaires qui s’ignorent, et par conséquent devrions marquer notre reconnaissance à ceux qui nous font la grâce de nous tuer. Si l’attentat du 11 septembre avait eu lieu, c’est que nous en avions rêvé : « A la limite, c’est eux qui l’ont fait, mais c’est nous qui l’avons voulu », osait écrire Jean Baudrillard. 

Un peu plus loin, sans toutefois évoquer le syndrome de Stockholm, Baudrillard n’hésita pas en effet à parler de la « complicité profonde », de la « complicité inavouable » qui nous liait, nous Occidentaux, aux terroristes islamistes. Complicité, expliquait-il, car l’événement n’aurait eu aucun sens s’il n’y avait eu en lui cette « dimension symbolique » précisait-il, pareille à « un obscur objet du désir », qui nous avait fait, obscurément, inconsciemment, souhaiter qu’il arrivât.   

La référence à Bunuel, tout comme l’évocation d’un suicide élevé en étalon de la beauté, rappelaient les liens que Baudrillard n’avait cessé d’entretenir avec un mode de pensée surréaliste, ici poussé jusqu’au nihilisme. 

Dans le temps des trois générations qui se sont nourries au lait surréaliste, Jean Baudrillard reprenait la pensée furieuse du jeune Aragon imaginant l’écroulement des buildings blancs de Manhattan. Il en avait rêvé. Les Islamistes l’avaient fait. 

Et, commentant cette parfaite réversion de la réalité et du rêve, du meurtrier et de sa victime, Jean Baudrillard pouvait écrire : « Que nous avons rêvé de cet événement, que tout le monde, sans exception, en ait rêvé, parce que nul ne peut ne pas rêver de la destruction de n’importe quelle puissance devenue à ce point hégémonique, cela est inacceptable pour la conscience morale occidentale, mais c’est pourtant un fait… » 

Il est étrange en vérité de constater qu’un intellectuel venu de la gauche ait fini, dans la jouissance mauvaise qu’il exprime, dans la Schadenfreude que provoquait en lui l’attentat terroriste de New York, et dans la jubilation enfin de le voir s’accomplir sous ses yeux, par incarner ce que Walter Benjamin avait défini, un peu plus de soixante ans auparavant, comme la posture même de l’esthétisation de la politique par le fascisme : « L’humanité [en Occident] s’est faite maintenant son propre spectacle. Elle est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre. »" 

Arrêtons-nous ici pour ce jour. Dans la suite de son livre, Jean Clair répond à Jean Baudrillard, cela sera je l’espère l’occasion d’une autre citation, mais cela nous entraînera vers un autre sujet, celui des rapports entre la parole et l’action, en France notamment. Restons-en donc à ces premières remarques, et ajoutons-y nos commentaires. 

Il faut bien l’avouer, je suis assez d’accord avec les propos de Baudrillard, au moins tels qu’ils sont retranscrits par J. Clair. Certes gêné par ces tics de langage typiques des intellectuels ("nous avons rêvé de cet événement" - qui, nous ? "tout le monde, sans exception…" - qu’en sait-il ? impérialiste !), n’ayant pas besoin d’étudier sa « joie mauvaise », je partage l’idée selon laquelle nous avons été nombreux à nous réjouir de ce qu’enfin les Américains, responsables de tant de morts aussi « innocents » que ceux du 11 septembre, se prennent un coup de fouet en retour. J’approuve aussi, hélas, et je suis revenu sur le sujet le 1er février dernier, la thèse, telle que Jean Clair la paraphrase, selon laquelle « nous serions des suicidaires qui s’ignorent » - quelques années et quelques vagues migratoires plus tard, nous nous ignorons d’ailleurs de moins en moins de ce point de vue… En revanche, que cette idée soit de Jean B. ou de Jean C., je ne vois pas trop, concrètement, en quoi nous devrions éprouver de la reconnaissance envers les terroristes d’assouvir ce désir de suicide qui n’est tout de même pas partagé par tous les membres sans exception des sociétés occidentales. Quant à la formule : "A la limite, c’est eux qui l’ont fait, mais c’est nous qui l’avons voulu", disons pour aller vite qu’elle me semble aussi maladroite qu’excessive. 

Compliquons encore un peu les choses. Lorsqu’on lit la terrible sentence de Benjamin : "L’humanité s’est faite maintenant son propre spectacle. Elle est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre", on ne peut l’approuver, dans ce contexte de réflexion sur le 11 septembre, sans noter aussitôt que, si les choses ne se sont pas arrangées depuis l’époque (fin des années 30) où écrivait Walter Benjamin, les États-Unis, leur capitalisme et leur Hollywood, n’y sont tout de même pas pour rien. Si « nihilisme » il y a de la part de Baudrillard, il peut sembler bien faible par rapport à celui déployé par la vision du monde que l’industrie du loisir américaine dissémine, et avec quel dynamisme, sur tout le globe depuis des décennies. 

Ceci étant, la phrase de Benjamin permet justement de rappeler qu’en la matière les États-Unis n’ont pas tous les torts, et n’ont pas tout inventé : le masochisme occidental, tel que les surréalistes ont pu à certains égards l’incarner, est antérieur à l’hégémonie culturelle américaine. Ce sera justement un des thèmes nous aborderons lorsque nous reviendrons sur ce texte de J. Clair.  


Ces remarques disparates, ces commentaires d’un commentaire d’un texte que je n’ai pas lu, appellent-ils une conclusion claire ? Vous aurez compris qu’il s’agit, à l’occasion d’une lecture dont le sujet, le 11 septembre et ses suites, a joué un rôle important dans l’itinéraire que j’ai retracé à grands traits en introduction, d’une sorte de réflexion par l’exemple, d’expérience intellectuelle, comme on parle d’expérience scientifique, sur les difficultés que nous (c’est-à-dire un certain nombre d’Occidentaux…) pouvons avoir à aborder, théoriquement, pratiquement et, si j’ose dire, sentimentalement, l’idée que des gens, méprisables à de nombreux égards, qui veulent nous détruire, n’ont pas tort, stratégiquement et moralement parlant, de nous attaquer de la façon dont ils le font. Si conclusion il y avait, cela pourrait vouloir dire que nous avons résolu ce problème… Je me contenterai donc d’une formule simple pour finir : sur le fond, rien n’interdit de détester à la fois l’Islam, le capitalisme, l’impérialisme américain, le sionisme. Ce qui ne signifie pas qu’il faille (en admettant que ce soit possible !) les combattre tous en même temps. Ni, mais je vais arrêter de le rabâcher, que cela ne doive nous préserver de toute autocritique. L’autocritique, nous retrouvons ici plutôt J. Clair que Baudrillard, ne devant pas être masochiste au point d’effacer toute distinction entre eux et nous. Et ainsi de suite… A bientôt, tant que Dieu me prête vie !