samedi 17 février 2007

Complément (à un texte récent du maître).

"Les organismes internationaux, étant dominés par l'Occident et son leader américain, sont imprégnés par une religion propre à l'Occident et qui n'est pas universellement admise : la religion de la démocratie, des droits de l'homme et du marché. C'est une religion laïque issue du christianisme ("une forme profane de l'universalisme chrétien", écrivait récemment Fukuyama), bien qu'en réaction contre l'Eglise et son "obscurantisme" à l'époque des Lumières. (...) On s'inquiète du respect des droits de l'homme dans un pays et de leur violation dans l'autre ; on déplore l'instauration d'un régime autoritaire et on salue le retour de la démocratie. C'est plus fort que nous : nous y croyons. C'est notre foi. (...) Nous pensons qu'après la "mort de Dieu" et le désenchantement du monde [désenchantement mon c...], la religion a disparu de nos esprits et subsiste ailleurs comme superstition, opium du peuple. Erreur : elle existe toujours ; mais elle a pris une forme laïque
invisible à nos propres yeux : culte de la nation d’abord et, aujourd’hui, de l’Occident démocratique.

Retournement intérieur: si nous prenons conscience que cette conviction est une croyance religieuse, alors nous apercevrons une issue à la guerre [oui, enfin... faut voir.]. En effet, plusieurs civilisations, ne serait-ce que la russe, la chinoise et la musulmane, refusent la religion de l’Occident. Elle n’est donc pas pleinement universelle ; elle est trop marquée par son origine occidentale. Elle était bonne pour les Occidentaux, mais pas pour les autres peuples, tout juste dignes d’être humiliés, colonisés ou réduits en esclavage. Les droits de l’homme ? Ils sont démentis par le droit qu’a un homme riche, mû par l’appât du gain, aveuglé par son individualisme, d’exploiter d’autres hommes, de les réduire à la condition d’outil, de les utiliser, comme l’y invite l’utilitarisme, philosophie pratique de l’Occident. La démocratie ? Pendant la guerre froide, les États-Unis étaient peu regardants sur l’usage qu’en faisaient les nombreux dictateurs (Franco, Marcos, Pinochet...) dont ils faisaient leurs pions pour contenir le communisme.

En tout cas, de nombreux pays ne sont pas prêts à adopter la religion laïque occidentale. On peut le déplorer, mais c’est comme ça. Le pire est de vouloir la leur imposer, en les faisant chanter dans les négociations commerciales : «On veut bien acheter vos produits à condition que vous respectiez les droits de l’homme, les droits syndicaux, etc.» Les négociateurs du Nord sont sans doute sincères, mais le Sud n’y voit qu’une hypocrite manœuvre protectionniste. Et que dire des bombardements menés par l’OTAN ou les USA pour obliger un peuple à choisir la démocratie ?

C’est le fond du problème. Devant la montée en puissance des civilisations non occidentales, l’Occident est sur la défensive ; il se raidit, se protège, impose sa religion par le chantage ou la violence. Il agit comme au XVIe siècle les missionnaires qui convertissaient les Indiens d’Amérique à l’aide de la douceur évangélique des soudards espagnols. Une religion se transmet par le cœur, pas par la force. Si elle répond à un désir collectif, elle se répand comme une traînée de poudre et rien ne peut y faire obstacle. L’imposer est contre-productif, suscite la haine. C’est une vérité désagréable à entendre pour nous : les civilisations jadis assujetties n’acceptent plus le leadership occidental ; elles ont acquis assurance et puissance, surtout l’Asie orientale, portée par une longue vague de croissance. Le leadership américain ne marchait que parce qu’il était toléré par le monde non communiste ; l’URSS disparue, cette acceptation s’effrite. L’Amérique s’inquiète, on la comprend, mais aucune force ne peut enrayer la désaffection. Aucune proclamation morale du style «c’est la lutte de la civilisation contre la barbarie, du bien contre le mal» ne mobilisera les troupes ; qui donc peut croire que l’ennemi du pays le plus puissant du monde se réduise à une poignée d’intégristes musulmans ? L’Occident se croit éternel ; Fukuyama, avec sa «fin de l’histoire», n’imagine rien au-delà de la religion laïque occidentale. C’est le destin pathétique des civilisations : parvenues à maturité, elles se croient au sommet de l’échelle des valeurs – un «péché d’idolâtrie», dit Toynbee : c’est le symptôme du déclin. L’Occident perdra son leadership, c’est inéluctable. En se crispant, il prolonge l’agonie, voilà tout."

"La religion a toujours été au cœur des civilisations. Pourquoi donc la nôtre ferait-elle exception ? Rien que ça, c’est un indice : croire que nous sommes affranchis de toute religion est précisément notre dogme fondamental (notre illusion, pour tout dire)."

François Fourquet, "Une religion mondiale ?", 2002.

La deuxième citation ne peut qu'évoquer la fameuse formule de R. Girard, déjà citée : "Le sacré, c'est tout ce qui maîtrise l'homme d'autant plus sûrement que l'homme se croit plus capable de le maîtriser."




P.S. Amusant... Je découvre via Google, en recherchant la citation de R. Girard, que je suis suivi et parfois repris, notamment losque j'évoque M. Gauchet, par un site international et actif, Synergies, dirigé par un certain Robert Steuckers, que Wikipedia décrit comme le diable - l'intéressé n'étant bien sûr absolument pas d'accord. Ce site comporte d'ailleurs un texte sur A. Toynbee. Enfin, voilà qui va encore me valoir des remarques sur mes mauvaises fréquentations...

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