samedi 28 juin 2008

"La principale occasion..." (Anthropologie érotique, III)

Annex - Monroe, Marilyn (Gentlemen Prefer Blondes)_06



Enchaînons donc :

"Mais ce caractère, en apparence formel, des phénomènes de réciprocité, qui s'exprime par le primat des rapports sur les termes qu'ils unissent, ne doit jamais faire oublier que ces termes sont des êtres humains, que ces êtres humains sont des individus de sexe différent, et que la relation entre les sexes n'est jamais symétrique. Le vice essentiel de l'interprétation critiquée [auparavant] réside, à nos yeux, dans un traitement purement abstrait de problèmes qui ne peuvent être dissociés de leur contenu. On n'a pas le droit de fabriquer à volonté des classes unilinéaires, parce que la question véritable est de savoir si ces classes existent ou non ; on ne saurait leur attribuer gratuitement un caractère patrilinéaire ou matrilinéaire, sous prétexte que cela revient au même pour la solution du problème considéré, sans rechercher quel est effectivement le cas. Et surtout, on ne peut pas, dans l'élaboration d'une solution, substituer des groupes matrilinéaires à des groupes patrilinéaires et inversement : car leur caractère commun de classes unilinéaires mis à part, les deux formes ne sont pas équivalentes, sauf d'un point de vue purement formel. Dans la société humaine, elles n'occupent ni la même place ni le même rang. L'oublier serait méconnaître le fait fondamental que ce sont les hommes qui échangent les femmes, non le contraire.


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Ce point, en apparence évident, présente une plus grande importance théorique qu'on ne pourrait le croire. Dans sa pénétrante analyse du buwa, c'est-à-dire de la coutume trobriandaise selon laquelle un homme doit à sa maîtresse des petits cadeaux, Malinowski remarque que cette coutume « implique que les relations sexuelles constituent... un service rendu à l'homme par la femme ». Il se demande alors quelle est la raison d'un usage qui ne lui semble « ni naturel, ni évident. » Il s'attendrait plutôt à voir les relations sexuelles traitées « comme un échange de services en lui-même réciproque. » Et ce fonctionnaliste, dont l'oeuvre entière proclame que tout, dans les institutions sociales, répond à un but, conclut avec une légèreté singulière : « C'est que la coutume, arbitraire et inconséquente en ce cas comme en d'autres, décide qu'il s'agit d'un service rendu aux hommes par les femmes, et que les hommes doivent payer pour l'obtenir. » Faut-il donc défendre les principes du fonctionnalisme contre leur auteur ? Pas plus en ce cas que dans d'autres, la coutume n'est inconséquente. Mais pour la comprendre, on ne doit pas se borner à considérer son contenu apparent et son expression empirique. Il faut dégager le système de relations, dont elle illustre seulement l'aspect superficiel.


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Or, les relations sexuelles entre homme et femme sont un aspect des prestations totales dont le mariage offre un exemple, en même temps qu'il en fournit l'occasion. Ces prestations sociales portent, nous l'avons vu, sur des biens matériels, sur des valeurs sociales telles que privilèges, droits et obligations, et sur des femmes. La relation globale d'échange qui constitue un mariage ne s'établit pas entre un homme et une femme qui chacun doit, et chacun reçoit quelque chose : elle s'établit entre deux groupes d'hommes, et la femme y figure comme un des objets de l'échange, et non comme un des partenaires entre lesquels il a lieu. Cela reste vrai, même lorsque les sentiments de la jeune fille sont pris en considération, comme c'est d'ailleurs habituellement le cas. En acquiesçant à l'union proposée, elle précipite ou permet l'opération d'échange ; elle ne peut en modifier la nature. Ce point de vue doit être maintenu dans toute sa rigueur, même en ce qui concerne notre société, où le mariage prend l'apparence d'un contrat entre des personnes. Car le cycle de réciprocité que le mariage ouvre entre un homme et une femme, et dont l'office du mariage décrit les aspects, n'est qu'un mode secondaire d'un cycle de réciprocité plus vaste (...). Si l'on garde cette vérité présente à l'esprit, l'anomalie apparente, signalée par Malinowski, s'explique très simplement. Dans l'ensemble des prestations dont une femme fait partie, il est une catégorie dont l'exécution dépend, au premier chef, de son bon vouloir : les services personnels, qu'ils soient d'ordre sexuel ou domestique. Le manque de réciprocité qui semble les caractériser aux îles Trobriand, comme dans la plupart des sociétés humaines, n'est que la contrepartie d'un fait universel : le lien de réciprocité qui fonde le mariage n'est pas établi entre des hommes et des femmes, mais entre des hommes au moyen de femmes, qui en sont seulement la principale occasion.


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La première conséquence de cette interprétation doit être de prévenir une erreur qui risque d'être commise, si l'on établit un parallélisme trop strict entre les régimes de droit maternel et les régimes de droit paternel. A première vue, le « complexe matrilinéaire », comme l'a appelé Lowie, crée une situation inouïe. Il existe, sans doute, des régimes à filiation matrilinéaire et à résidence matrilocale permanente et définitive ; tels les Menangkabau de Sumatra, où les maris reçoivent le nom de orang samando, « homme emprunté ». Mais outre que dans de tels systèmes, - il est à peine besoin de le rappeler - c'est le frère ou le fils aîné de la famille qui détient ou exerce l'autorité, les exemples sont extrêmement rares (...). Dans tous les autres cas, la filiation matrilinéaire accompagne la résidence patrilocale, à plus ou moins brève échéance. Le mari est un étranger, « un homme du dehors », parfois un ennemi, et pourtant la femme s'en va vivre chez lui, dans son village, pour procréer des enfants qui ne seront jamais les siens. La famille conjugale se trouve brisée et re-brisée sans cesse. Comment une telle situation peut-elle être conçue par l'esprit, comment a-t-elle pu être inventée et établie ? On ne la comprendra pas sans y voir le résultat du conflit permanent entre le groupe qui cède la femme et celui qui l'acquiert. Chacun remporte la victoire, tour à tour ou selon les lieux : filiation matrilinéaire ou filiation patrilinéaire. La femme, elle, n'est jamais que le symbole de sa lignée. La filiation matrilinéaire, c'est la main du père, ou du frère, de la femme, qui s'étend jusqu'au village du beau-frère.


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La corrélation établie par Murdock entre les institutions patrilinéaires et les plus hauts niveaux de culture ne change rien à la primauté absolue qu'on doit leur reconnaître sur les institutions matrilinéaires. Il est vrai que, dans des sociétés où le pouvoir politique prend le pas sur les autres formes d'organisation, on ne peut laisser subsister la dualité qui résulterait du caractère masculin de l'autorité politique, et du caractère matrilinéaire de la filiation. Des sociétés atteignant le stade de l'organisation politique ont donc tendance à généraliser le droit paternel. Mais c'est que l'autorité politique, ou simplement sociale, appartient toujours aux hommes, et cette priorité masculine présente un caractère constant, qu'elle s'accommode d'un mode de filiation bilinéaire ou matrilinéaire, dans la majorité des sociétés les plus primitives, ou qu'elle impose son modèle à tous les aspects de la vie sociale, comme c'est le cas dans les groupes les plus développés.

Traiter la filiation patrilinéaire et la filiation matrilinéaire, la résidence patrilocale et la résidence matrilocale, comme des éléments abstraits qu'on combine deux à deux au nom du simple jeu des probabilités, c'est donc méconnaître totalement la situation initiale, qui inclut les femmes au nombre des objets sur lesquels portent les transactions entre les hommes. Les régimes matrilinéaires existent en nombre comparable (et sans doute supérieur) aux régimes patrilinéaires. Mais le nombre des régimes matrilinéaires qui sont, en même temps, matrilocaux, est extrêmement petit. Derrière les oscillations du mode de filiation, la permanence de la résidence patrilocale atteste la relation fondamentale d'asymétrie entre les sexes, qui caractérise la société humaine.


Gentlemen prefer blondes

Asymétrie mon amour...


S'il fallait s'en convaincre, il suffirait de considérer les artifices auxquels une société matrilinéaire et matrilocale, au sens strict, doit faire appel pour créer un ordre approximativement équivalent à celui d'une société patrilinéaire et patrilocale. Le taravad des Nayar de Malabar est une lignée matrilinéaire et matrilocale, propriétaire des biens immobiliers et dépositaire des droits sur les choses et sur les personnes. Mais pour réaliser cette formule, il faut que le mariage soit suivi, après trois jours, d'un divorce ; ensuite la femme n'a plus que des amants. Il ne suffit donc pas de dire, comme [Radcliffe-Brown], que « dans toute société humaine on trouve une différence fondamentale entre le statut des hommes et le statut des femmes ». L'extrême unilatéralisme maternel des Nayar n'est pas symétrique de l'extrême unilatéralisme paternel des Cafres, comme il le suggère aussi. Non seulement les systèmes rigoureusement maternels sont plus rares que les systèmes rigoureusement paternels, mais les premiers ne sont jamais une inversion pure et simple des seconds. La « différence fondamentale » est une différence orientée." (Les structures élémentaires..., pp. 133-137)


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Texte extrêmement brillant et instructif, mais qu'il faut prendre garde à ne pas surinterpréter, dans un sens (les hommes sont des salauds) ou dans l'autre (les femmes sont inférieures). Je me contente de quelques observations.

"Ce point de vue doit être maintenu dans toute sa rigueur, même en ce qui concerne notre société, où le mariage prend l'apparence d'un contrat entre des personnes." - c'est écrit en 1947, il faudrait tout de même nuancer - sans confondre pour autant mariage et relations sexuelles. Une institution comme le PACS (dont on sait qu'elle concerne de nombreux couples hétérosexuels) est un bon exemple de ce brouillage des critères lévi-straussiens : peut-on y dire que des hommes y pratiquent l'échange au moyen de femmes ? De ce point de vue là en tout cas, et le PACS ne venant pas de nulle part, notre société serait effectivement fort différente de toutes celles qui l'ont précédée.

Peut-être ne le saura-t-on que dans quelques années, si l'on suit ici Muray. Celui-ci avait fait le pari que l'inscription de la prohibition de l'inceste dans la loi, prohibition qui est une des définitions de l'humanité (Lévi-Strauss écrit là-dessus des pages magnifiques, que Muray a certainement lues) et que l'on n'avait jamais ressenti auparavant le besoin d'inscrire dans le marbre de la loi justement parce qu'elle était la Loi la plus fondamentale, était un prélude pervers à la légalisation de l'inceste.

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas faire preuve d'anti-féminisme primaire que de relier ce « brouillage des critères » au discours tout de même dominant sur la non-différence des sexes, confondue avec l'égalité entre eux, les propagandes homosexuelles diverses (juridique, sociale, « philosophique »...), la critique parfois obsessionnelle des discriminations, etc.

Ceci posé, le texte de Lévi-Strauss, s'il dit vrai sur ce point - j'imagine que la question est souvent débattue... - amène à nuancer certaine thèse de Muray (et d'autres) : celui-ci évoque parfois un « matriarcat » primitif, originel, vers lequel notre société, via Ségolène Royal notamment, « reviendrait ». Qu'on s'en afflige ou qu'on s'en félicite, il semblerait, d'après ce qui précède, que ce matriarcat originel n'est que fiction, ou à tout le moins pure hypothèse. La différence des sexes (qu'on s'en afflige...) n'est pas que biblique (quand bien même la Bible, en lui donnant une grande importance conceptuelle, en aurait renforcé l'érotisme). Dans les relations d'échange et de réciprocité, les hommes ont toujours eu la main. Savoir s'il est possible et/ou souhaitable, de changer cela, c'est une autre question - qu'il ne me semble certes pas interdit de poser, mais dans laquelle je n'ai pas l'intention de m'engager plus aujourd'hui que je ne viens de le faire.


Allez, un peu de tendresse et d'éternité pour finir :


mm-rizzo

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